Comme me l’a demandé Véro, je vais parler de Jane Austen, et plus précisément de son roman Emma, parce que je l’ai lu il y a peu et donc il est frais dans mon esprit.
Bon, pour la présentation spatio-temporelle, allez ailleurs : on s’en fout d’où elle est, qui elle est et ce que faisaient ses parents. Ce n’est intéressant qu’anecdotiquement. Un grand écrivain n’est pas grand par ses origines.
Quel est l’intérêt de lire Jane Austen? Jane Austen plonge en direct dans le coeur de ses héroïnes ; sans complaisance, avec un humour anglais et dévastateur, avec une subtile tendresse aussi, et un sens ironique des conventions sociales, elle monte des intrigues, échafaude des plans, bouleverse les espérances de ses héroïnes, le tout sur un fond de campagne anglaise et de petits pluies fines (avec le thé quand on rentre – thé préparé par de zélés domestiques, on n’est pas des pauvres).
Donc, déjà, on peut lire ses livres pour la campagne anglaise ; quand on le referme, on n’est pas mouillé et on n’a pas froid aux pieds ni la goutte au nez ; on peut retourner travailler demain, tout ça.
Après, Jane Austen nous montre que ses héroïnes, c’est nous et c’est moi, et vous aussi. Toutes ses héroïnes veulent se trouver un mec ; sauf Emma, qui se la joue, mais qui en crève d’envie quand même. Ses héroïnes sont progressistes, bourrées de bons sentiments, mais un peu nounouilles quand même, et Jane le sait, et nous aussi, et on peut aussi se regarder et se dire que si, on est un peu comme ça – non, quand même – mais un peu quand même, si, hein, soyons honnête. Ce sont des bobo du début du dix-neuvième siècle.
Emma : Emma est presque insupportable ; elle a un papa hyper agaçant, gnangnan, qui emmerde tout le monde avec ses obsessions relatives à la santé et à l’alimentation. Mais Emma aime bien son papa (c’est le dix-neuvième siècle). Elle supporte avec une politesse pas toujours exempte d’agacement ses ennuyeuses remarques. Jamais elle ne dit, par exemple : “P**** il fait ch*** ce vieux c****”. Jamais. Mais Jane Austen, qu’un tel vocabulaire aurait probablement choqué, nous fait tout de même bien sentir que le papa, hein, euh, bon. Mais bon il est gentil le papa, le fond est bon.
La soeur d’Emma ne pense qu’à ses enfants. Elle en parle tout le temps, elle est dévouée à leur cause. On sent bien qu’Emma que Jane qu’Emma est un petit peu agacée et qu’elle ne communie pas à fond à fond dans les joies de la maternité. Comme de nos jours, la maternité est super bien vue et nulle part Jane Austen ne remet en cause l’institution de La Bonne Mère Qui S’Occupe Super Bien De Ses Enfants. Mais on perçoit un agacement discret, une subtile critique.
Mais le plus génial, ce sont les idées sociales d’Emma ; Emma est une fille bien; nous sommes tous égaux ; tous ; même elle est l’égale d’une obscure orpheline devenue sa protégée. Et, comme son égale, elle veut son bonheur, et, naturellement, comme tout bobo digne de ce nom (par exemple comme l’Arche de Zoé) elle sait de quelle façon apporter le bonheur à l’obscure orpheline. Le bonheur, c’est de vivre comme Emma, dans le milieu d’Emma : car Emma n’est pas progressiste au point de descendre de son milieu social vers d’autres, plus bas ; tolérante, Emma, ouverte d’esprit, mais tout de même. Elle empêche donc le mariage de l’obscure orpheline avec un brave fermier, un peu trop brave et un peu trop fermier ; l’orpheline, pour être heureuse, doit aspirer à l’élévation sociale. Qu’adviendra-t-il??? Hahaha, lisez Emma.
Vous la trouvez rasoir? Pimbêche? Oui – mais pas que. Elle a aussi envie d’amour, Emma, bien qu’elle s’en défende ; et envie d’avoir des amis ; et pour avoir des amis, il faut rencontrer des gens, prendre des bûches et des claques; et elle s’en prend. Toute confise dans sa supériorité, enfermée dans ses sentiments, elle essaie de surnager dans la vie et ce n’est pas si facile…
Jane Austen a une écriture à la fois incisive, impérieuse, et riche. J’ai le sentiment qu’on se sait jamais trop où elle nous emmène (enfin maintenant que j’ai lu pleinde livres d’elle, si, je vois où elle nous emmène).
Au final, j’ai une question : Cette Emma manipulée par l’auteur me rappelle une autre Emma, française, tout aussi manipulée et ridiculisée, pourrait-on dire, par son auteur, en quête désespérée d’amour, mais pour qui les choses finissent plutôt mal. Il s’agit d’Emma Bovary. Je me demande si Flaubert avait lu Jane Austen.
Bon, Véro, maintenant tu cours à la bibliothèque et tu lis Emma.
Ah oui, là j’ai pas le courage des liens, j’ai plein de boulot mais la plupart de ses oeuvres ont été adaptées. Il y a un film Emma, et Raisons et Sentiments et Orgueil et Préjugés. raisons et Sentiments j’ai un doute…. mais tout le monde sait faire une recherche Google.









