JE SUIS SORTIE AVEC TIM.
Je veux dire que je suis sortie DEHORS.
Oui, dehors, là où il y a des voitures !!! Qui roulent!!! Dans les rues, le long des trottoirs !!!
Dingue.
Il se passe des choses dans ma vie.
Je raconte. Je vais chez Tim légèrement moins souvent (je fais mes lessives deux fois par semaines - j’ai une vie fascinante, hein? mais il y a un truc qui m’épate sur les blogs, c’est comme dans les films ou les feuilletons télés, les blogs, les gens ne font jamais de trucs chiants. Ils ne se lavent pas, ne font pas leurs courses, ne font jamais leur lessive, ils pensent, ils s’éclatent avec des copains).
Tim est allongé sur son lit, il regarde la télé, avec son dynamisme habituel, je m’allonge près de lui, je ferme les yeux, j’ai atrocement pris goût à cette plongée dans un univers hors du monde (finalement, dans le monde, il y a quoi, hein?) et là, Tim me dit, mi-figue, mi-raisin :
- Va falloir qu’on sorte.
- Ah? lui dis-je. (Et ce disant, je prends conscience de ce que nous ne sortons jamais. Que faisons-nous? Ah ! ça, l’histoire ne le dit pas, hein).
- Pourquoi?
- Ma mère veut que je m’achète des pompes.
- Elle n’a pas tort, lui fais-je remarquer.
Il en convient, et donc nous sortons.
Nous avons donc marché ensemble dans la rue. c’était le soir. Les vitrines illuminées. Même marcher dans Paris avec Tim me donne l’impression de vivre ailleurs. Il s’est arrêté devant une poubelle en sac plastique et il m’a dit : “Tu vois, c’est le symbole de notre civilisation”.
Sur le moment, j’ai pas vu le truc. J’ai regardé la poubelle plutôt bêtement.
Il m’a expliqué. On fait des déchets, des tas de déchets, plus que les autres civilisations (à la louche, hein, c’est pas hyper précis. Les Romains devaient faire des déchets, si on appelait l’égoût central, cloaca maxima, ça veut dire quelque chose, non, je veux dire cloaca n’a pas donné en français un mot hyperpositif, et j’ai une copine qui a fait un stage en Chine. Eh bien, là- bas, ils ont aussi une cloaca maxima). On invente des poubelles (Poubelle était préfet de la Seine) parce que le fonctionnaire français est zélé. Et sensible du nez. Mais après la civilisation part en couille et il y a des terroristes, alors on fait des poubelles moches en plastoc, pour faire poubelle, oui, mais pas trop.
On a regardé la poubelle en pensant à Michel-Ange, oui, dans le cadre de son raisonnement Tim m’a demandé si je croyais que Michel-Ange aurait peint le plafond de la chapelle Sixtine dans une Italie frappée par Poubelle (cas d’école, Poubelle est français, c’est pas les Italiens qu’auraient inventé la poubelle, s’il te plaît, d’ailleurs il n’y a même pas de Préfet de la Seine en Italie) et selon lui non, car la poubelle est la preuve d’une société décadente gnangnan qui a honte d’elle-même et de son caca donc la honte n’est pas créatrice donc non.
ça c’est de la théorie. Il pourrait faire artiste, enfin peintre, ou sculpteur, ceux qui font des trucs nuls pourris et qui t’expliquent la vie que si tu captes pas que c’est de l’ART c’est toi le nul. (C’est une catégorie d’artiste plastiques avec mode d’emploi, sans le mode d’emploi tu trouves ça moche, avec c’est de l’art conceptuel).
Après on est allé dans un magasin de pompes et Tim s’en est pris à la patronne qui n’était pas sympa avec la vendeuse. La vendeuse n’était pas dégourdie, on lui a demandé la paire A en 43 elle a amené une paire B en 42. J’ai réitéré notre demande, parce qu’entre Tim et elle, ça allait pas être facile. Tim a voulu essayer les B en 42 parce que peut-être c’était un signe. Donc la vendeuse, troublée par l’incohérence de Tim, a ramené la paire A en 42. Le 42 était trop petit. J’ai fait remarquer à la vendeuse que j’avais dit 43. Elle a dit non, et précisé alors pourquoi Tim essayait le 42, puisque c’était trop petit? (Elle marquait un point ; je n’ai pas su fournir de réponse cohérente ; ni incohérente ; j’ai rien dit).
Tim, les pieds dans le 42, a confirmé. Le 42 en B était trop petit. J’ai répété qu’il chaussait du 43, donc POURQUOI essayer du 42?
La vendeuse (qui ne m’aidait pas) a suggéré qu’il essaie la paire A, qu’elle venait d’amener. J’ai dit que le 42 était de toute façon trop petit. Tim et la vendeuse m’ont regardé avec un ragard lourd de sous-entendu. Et pourquoi, d’abord, le 42 aurait obligatoirement été trop petit?
Là, je vais faire une petite digression. On vit dans un univers avec des règles fixes, et d’ailleurs, je dis ça pour Marion qui voulait trouver une religion, c’est l’un des arguments en faveur de l’existence de Dieu : toutes ces règles physiques sont bien la preuve qu’il y a une pensée rationnelle à l’origine du truc, sinon les objets pourraient alternativement tomber ou s’envoler quand on les jette (encore que selon la théorie de Shrödinger, on ne sait pas si un chat placé dans une boîte est mort ou vivant avant de l’avoir ouverte, je mets un lien, je ne suis pas super forte en mécanique quantique). C’est moi qui donne l’exemple, mais je crois que l’argument a été développé avec plus de compétence par Aristote et Averroes. Ou Thomas d’Aquin.
Enfin, quoiqu’il en soit, j’ai tendance à avoir confiance dans l’univers et aussi dans le professionnalisme des marchands et fabricants de chaussures. Pourtant, je lis(ais) des livres de Science-Fiction, et j’aurais bien cherché des galeries creuses dans l’Himalaya par des extra-terrestres. Mais Tim me bat à plates coutures. Lui, il vit à côté de moi, et pourtant dans son univers, il pourrait se faire que des pieds 43 rentrent dans une pointure 42.
Je me suis sentie envahie par le doute : et si le 42 allait?
J’ai exprimé mon doute lors du départ de la vendeuse, en disant : tout de même, si tu chausses du 43, je ne vois pas pourquoi tu te mettrais à chausser du 42.
Et Tim m’a dit : c’est une professionnelle, non?
Je me suis assise, car la situation me paraisait évoluer dans un sens difficile à gérer pour moi, et j’ai émis des doutes sur le professionnalisme de la vendeuse. Qui avait plutôt l’air d’être là pour pouvoir dire que, oui, elle avait un emploi. Peut-être ne savait elle pas ce qu’était une pointure.
Et là, la patronne qui avait vaguement suivi, s’est approché et a demandé sur un ton dans lequel on sentait assurément pointer l’irritation :
-Monsieur chausse du combien?
Comme si on avait ouvert la boîte pour voir l’état du chat de Schrödinger. Cette voix, la voix du bons sens, de la France éternelle et du petit commerce, m’a fait comprendre que Tim chaussait du 43, même avant que la vendeuse ne revienne avec du 42, qu’il les ait essayées, et qu’il se soit avérés en effet qu’elles étaient trop petites.
- Je chausse du 43, a dit Tim.
La vendeuse l’a regardé avec rancoeur et lui a dit : mais vous vouliez essayer le 42?
- Je voulais l’essayer, a dit Tim. Mais je chausse du 43.
La vendeuse a soupiré bruyamment.
- Asmia, a fait sévèrement la patronne.
- Ben quoi? a fait Asmia. Ils savent pas ce qu’ils veulent.
- Asmia, a dit la patronne. Vous n’êtes pas en boîte avec vos potes, là. Vous êtes dans mon magasin. Vous ne vous adressez pas aux clients comme ça.
Asmia a visiblement réprimé une forte envie de lever les yeux au ciel et a croisé les bras.
- Pouvez-vous amener le 43? ai-je chuchoté (elle aurait mieux fait de m’écouter, celle-là).
- Vous n’avez pas non plus à lui parler comme ça, a dit Tim. Elle a été très patiente, elle a fait de son mieux pour nous servir, et elle a raison, je lui ai dit que je voulais essayer du 42 alors que, comme le dit mon amie, je chausse du 43, elle a donc raison, son analyse est fondée, nous, enfin je, ne sais pas ce que je veux. je ne suis pas d’accord avec votre analyse. Je suis le client, et j’ai le droit de ne pas être clair. Mais vous, en tant que responsable du magasin, vous ne devez pas mettre cette jeune fille dans l’obligation de supporter n’importe quoi des clients. Elle a le droit de s’exprimer. ce n’est pas parce que vous l’employez à vendre des chaussures qu’elle perd sa liberté d’expression.
- Du 43, ai-je répété, avec insistance, à Asmia qui regardait Tim avec un ahurissement enthousiaste.
- Il est cool, ton pote, m’a-t-elle dit en partant dans l’arrière boutique.
La patronne avait battue en retraite derrière sa caisse en nous foudroyant du regard.
- La société de consommation est une aliénation, poursuivit Tim. Cette femme est à ce point stressée par les taxes et les remboursements d’emprunt qu’elle a assurément contracté pour ouvrir cette boutique, qu’elle en vient à tout accepter de moi pour vendre une paire dechaussure, et elle s’attend à ce qu’Asmia fasse de même. Elle a besoin de vndre, même si on la méprise, parce que pour elle vendre est plus important que garder sa dignité. Alors qu’Asmia est libre.
- Pas tant que ça, dit Asmia en revenant avec la paire de chaussures. Mon copain gagne pas un rond, alors j’ai pas trop le choix.
- Ce n’est pas la société de consommation qui t’aliène, lui a dit Tim. C’est l’amour. Une plus noble cause.
Le 43 de la paire A lui allait. On l’a acheté. Tim a suggéré à la patronne de réfléchir à la situation d’un être humain authentique mais aliéné par le monde dans lequel nous vivions. Il lui a affirmé que le fait de le savoir était déjà un pas vers la libération, objectif de toute façon impossible à accomplir.
On est rentré. Je volais un peu. Toute cette aliénation autour de moi, pas facile, hein! On a acheté des nems et de la laitue, et on l’a mangé sur des assiettes en plastique, cool, parce qu’un vrai repas, assis, tout ça, c’est l’aliénation de la société qui nous force à croire qu’on mange mieux assis à une table alors que les Japonais mangent, par exemple, à genoux. Nous, on a mangé assis en tailleur sur le lit. Pas aliénés, cools, ouverts au monde, tels le chat de Shrödinger, on était en plein Woodstock, enfin dans l’idée que je me fais de Woodstock mais tant qu’on ne descend pas dans la rue, on ne peut pas savoir si on est en 2008 ou en 1969.
