les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud, Leena, et les autres

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena.

Les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud étaient géniaux. Toutes les filles se battaient pour les faire. Je me demande où il allait les chercher. Il en inventait un ou deux par jour. Rétrospectivement, et au vu de certaines lectures de mon petit frère, je pense qu’il avait du être un grand fan de Picsou Magazine ou Mickey Parade dans son jeune temps.

Dans certains cas, il fallait choisir des chiffres, et les associer mentalement à des garçons de la bande. Ensuite, il posait des questions, du genre : est-ce que tu coucherais avec le 12? est-ce que tu ferais une pipe au 37? etc.

Ensuite, quand il avait obtenu toutes les réponses, il appliquait une méthode de calcul, et te sortait le résultat.

- Alors. Tu coucherais avec Philippe. Tu te marierais avec Aymeric. Tu ferais une pipe à Arnaud. Tu serais éternellement amie avec Laurent.

Nous n’étions jamais contente des résultats, et il y avait des débats enflammés. Parfois, quelqu’un partait, me semble-t-il, vexé. Je n’ai jamais compris qu’on se vexe, car, si j’adorais l’ambiance, je ne faisais très attention, ni à ce que je disais, ni à ce que les autres disaient.

A la suite d’une discussion, Arnaud, pour corroborer les résultats de l’un de ses questionnaires, en appliquait un autre à la demandeuse ou au demandeur, dont les résultats étaient généralement totalement invraisemblables par rapport au premier, et de nouveaux débats se lançaient. Au bout d’une heure ou deux, tout le monde commençait à en avoir marre, et de petits groupes se formaient, des filles partaient faire les boutiques, les garçons mettaient au point des soirées bières, ou bien deux d’entre nous s’asseyaient dans un coin pour discuter passionnément de politique, sexe ou sentiments.

Ce n’était pas les seules personnes que je fréquentais à l’époque, mais c’était de loin les plus amusants.

Leena semblait ne pas aimer cette ambiance, elle passait son temps à déplorer notre manque de maturité, tour à tour plus proche de l’un ou l’autre garçon. La fille avec qui j’avais sympathisé pendant les inscriptions venait de loin en loin, de plus en plus glauque, de plus en plus sombre, s’enfonçantdans une sorte d’état dépressif dont elle ne parlait qu’à Laurent, dans de longs tête à tête. Elle se nommait Cathie et ne parlait à personne, sauf un peu à moi. Elle était grande, mince, pâle, rousse et s’habillait en noir.

Leena était blonde, jolie et sophistiquée. Je ne me rendais pas très bien compte qu’elle ne m’aimait pas, je ne suis pas très sensible aux sentiments des autres, en général. Elle me fascinait littéralement, et m’a, en définitive, beaucoup influencé. Elle allait chez le coiffeur, se maquillait tous les jours et s’habillait avec beaucoup de soin. Elle me lançaient des remarques très désagréables sur ma façon de m’habiller, remarques qui se firent de plus en plus vexantes au fil de l’année, puisque, les estimant parfaitement méritées, je ne protestais pas. Un jour, Laurent se fâcha, et curieusement, je compris beaucoup de choses.

Je ne sais plus ce que m’avait dit Leena, je ne faisais pas très attention. Mais Laurent la coupa en lui répliquant qu’au moins j’étais nature. Leena s’énerva, et après quelques répliques elle se lança dans un grand discours que Laurent écota avec ironie, mais moi avec intérêt.

Leena avait une conception de la féminité, et je ne la qualifierai pas, car le truc le plus surprenant pour moi était qu’elle en ait une. Je ne m’étais jamais, jamais posé de questions sur la féminité ou mon rôle ou image de femme. Je me levais le matin, enfilais des vêtements propres et sortais. Pour Leena, la femme avait un rôle de femme à jouer. Pour cela, il fallait d’abord se vêtir avec soin, se coiffer, s’habiller. En l’écoutant je réalisais à quel point elle se donnait du mal, à quel point cette attitude était aussi anti-naturelle que possible, aussi travaillée, et, d’une certaine façon, aussi admirable. Elle avait un avis et une idée précise sur tout, un peu comme Hélène de mon blog de fille, qui sait comment telle ou telle doit ou peut se maquiller les yeux, ou Sonia, dont les conseils beauté me révèlent un monde de complexité (la technique du mille-feuille, je ne m’en suis pas remise. Je vais appliquer. Demain. Enfin, dès que j’aurai le matériel). Elle utilisait tel shampooing pour des raisons précises, et telle crème. Elle se maquillait suivant un plan et une logique. Il y avait le rouge à lèvres pour aller en cours, celui des examens (en vertu d’une théorie liant l’image de soi et la réussite à l’examen), celui des rendez-vous, celui des grands soirs. Pareil pour les fringues et même les dessous. Il lui fallait se sentir à la hauteur de l’image qu’elle se faisait de ce qu’elle devait être, et seule un effort et une quasi-ascèse quotidienne lui permettait d’y parvenir.

C’était totalement nouveau pour moi ; comme je l’ai dit, je ne m’occupais absolument pas de moi, l’idée ne m’en était même jamais venue. Les crèmes hydratantes, pour moi déjà un haut degré de subtilité dans le soin du corps, s’adressaient à des femmes à la peau sèche, et ne m’étant jamais interrogée sur le nature de ma peau, je n’en avais pas. Mon seul vague produit de beauté était une crème grasse pour les mains.

Leena était agacée qu’une fille comme moi, les cheveux dans la figure (propres), habillée comme un sac, en pantalon, avec des chaussures de sport et des gros pulls, puisse finalement plaire autant (il s’agissait d’amitié) qu’une fille sophistiquée et obsédée par son image qu’elle. Laurent, avec la délicate subtilité des garçons, je ne fais de dessin à personne, lui suggéra de chercher ailleurs des individus de sexes masculins plus susceptibles de céder à son charme ; en fait, à une station de métro, se trouvait une fac assez à droite, disons, et il lui suggéra abruptement de s’y rendre, voir si elle aurait plus de succès. Beaucoup de sentiments passèrent sur le visage de Leena ; le soir, chez moi (l’esprit de l’escalier), je compris brutalement qu’elle était probablement amoureuse de Laurent, qu’elle se donnait tout ce mal pour lui, et qu’il venait de lui dire qu’il n’en avait rien à foutre, non pas d’elle, mais du mal qu’elle se donnait, ce qui, n’est-ce pas, est toujours agréable (mais je pense qu’il n’y avait pas de méchanceté dans la remarque de Laurent ; mais comme les hommes et les femmes sont destinés à ne pas se comprendre, elle avait probablement pris en pleine figure ce qu’il lui avait dit ; rassurez-vous bonne gens, Leena était de la race des battantes, elle eut peut-être de la peine, mais ne lâcha pas le morceau).

Je trouvai Leena fascinante et touchante. C’était une très belle fille, pénible, arrogante, mais jolie et agréable à regarder. Je découvris en une après-midi plusieurs choses, certaines très positives :

  • tout d’abord, que moi aussi je pouvais devenir une très jolie fille, à condition de me livrer aux mêmes efforts que Leena (il n’était pas certain que j’en aie envie)
  • ensuite, que sous son assurance et sa froideur, se cachait finalement une fille angoissée qui cherchait à plaire (positif pour moi)
  • que je devais apprendre plein de choses dans le domaine de la beauté
  • que Laurent m’aimait bien
  • que les mecs sont des salauds indélicats avec les filles
  • que les études, c’était formidable : on travaillait, et ça marchait, alors que les rapports humains c’était compliqué, on travaillait, et ça ne marchait pas.

To be continued. J’ai plus le temps.

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22 réponses à “les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud, Leena, et les autres

  1. yoyo le seul le vrai

    "…tout d’abord, que moi aussi je pouvais devenir une très jolie fille…"

    ben ca depend un peu hein… je suis pas sur qu’une creme de nuit puisse juste faire l’affaire… mais bon la volonte est deja le debut du chemin petit scarabe… :)

  2. Très bel article, que j’ai lu comme un bout de roman… A quand la suite ?? biz !

  3. Rhô mais j’adore cette histoire, les persos sont bien décrits… J’ai hâte d’avoir la suite, c’est jeudi prochain c’est ça fanette ?

  4. J’ai déjà rencontré des Leena et je me suis rendue compte que ces filles qui ont tout en apparence, sont à la recherche (car en manque)d’amour…

  5. Marionfizz, Nuchenuche, jeudi prochain.

    Cécile : Oui, en manque d’amour, mais aussi de reconnaissance sociale.

    yoyo : t’es sympa !!!

  6. Elle est bien cette histoire. Ce sont des souvenirs, c’est ça?

  7. ça me rappelle des souvenirs, de te lire, là, tout d’un coup. c’est marrant. j’étais étudiante et je passais beaucoup de temps au café…

  8. Super article !^^
    Que d’amusements !

    chu

  9. "les études, c’était formidable : on travaillait, et ça marchait, alors que les rapports humains c’était compliqué, on travaillait, et ça ne marchait pas."
    Tout à fait d’accord avec toi !

  10. c’est frais, c’est touchant…j’aime bien cette histoire…vivement la suite!

  11. J’aime les récits du jeudi…

  12. yoyo le seul le vrai

    mais je deconneuh… si Hugues te dessine comme tu es reellement, tu ne dois pas en avoir besoin… de cette creme de nuit…

  13. yoyo : oui, Hugues me dessine telle que je suis. C’est-à-dire sans utiliser ses yeux, puisque l’essentiel est invisible pour les yeux. Hahaha.

  14. Très beau papier. Tu es une excellente «conteuse»! à très bientôt pour une suite qui s’annonce déjà bien ficelée!

  15. Pas grave que t’aies pas eu le temps de finir, cette longueur de note est juste parfaite…

    Ton article m’a rappelé ce que mon père m’avait raconté il y a longtemps : la première fois que ma tante s’est maquillée, s’était pour sortir avec son fiancé. Il devait venir la chercher à la maison, elle avait tout fait pour être belle et féminine…
    Quand il est arrivé, la première chose qu’il lui a dite, c’est "mais qu’est-ce que c’est que cette horreur, on dirait un pot de peinture !"
    Elle ne s’est plus jamais maquillée et il ne s’en est pas plaint ;) Comme quoi…

    (à part ça, bizarres les questionnaires sexo-amoureux…..)

  16. J’ai une devise : "On nait pouffe ou on ne l’est pas". Mais pas besoin d’être une pouffe pour être une jolie fille!

  17. Bises -bidi la Pouffie !

  18. Waaa… tout ce que j’ai retenu, c’est la technique du millefeuille de Sonia !! J’ai même pris des notes, tout en sachant pertinemment que je ne pourrais jamais faire une telle couche tous les matins, ou alors il faudrait que je me lève à 5h30, beurk !! teint de pêche et reposée… si je dors tard ! Ca compte pas ça ?

  19. Moi, je me suis dit : d’abord j’achète un des trucs qu’elle dit, et je fais deux (2) couches. C’est jouable. Après je fais trois, tu vois? Comme de jongler avec une, deux, trois, balles.

  20. C’est challenging. N’empêche. Mais faut y aller progressivement sinon on se décourage.

  21. Ping : Ophélie (le feuilleton du jeudi). « le journal de Fanette

  22. Ping : C’est jeudi, c’est feuilleton : Et Fanette commença à réviser ses examens. « le journal de Fanette