Il y a des histoires au boulot, et c’est super chouette. Maintenant que je suis là depuis plus longtemps, je vois ça plus clairement. Les histoires au boulot, franchement, c’est Dallas, Balzac et Vicki Baum.
Au boulot, la personne dont je me sens le plus proche est Viviane, parce que nous partageons le même rapport avec la boîte, pour des raisons différentes : une sorte de distance intérieure (et nous sommes les deux plus récemment arrivées, elle deux mois après moi).
Après nous avons Isabelle, celle avec qui je fais les soldes (parfois). Je suis assez copine avec Isabelle. Elle est secrétaire, tendance assistante.
Moi je suis, disons, responsable de projet. Il y a aussi d’autres responsables de projets, comme Anne, par exemple, ou Nina.
Diva est le bras droit de Marc, elle gère la société quand il n’est pas là. Marc a un frère et il travaille aussi un peu dans la société de son frère, donc le suivi global est assuré par Diva.
Parfois c’est Diva qui va chez le frère et Marc reste là. (A ce niveau-là c’est parfois fouillis).
Isabelle est secrétaire, un peu assistante de Diva. Imbue de ses fonctions. Elle se prend pour quelqu’un de très important. Elle me trouve sympa parce que je lui ai dit qu’elle était un peu l’âme de la société. Je ne sais pas pourquoi je lui ai sorti ça, une impulsion, et en plus j’étais ironique, j’ai parlé sans réfléchir et je me suis dit oh mon Dieu, elle va s’apercevoir voir que je me moque un peu et….
Mais non elle n’a rien perçu, et depuis j’ai un peu honte, car elle m’adore. Ma remarque lui a fait hyper plaisir (la pauvre).
Or, le pire c’est qu’elle n’est pas l’âme de la société, ou alors si, mais elle a une certaine influence sur tout le monde, donc c’est bon d’être copine avec elle. Résultat : alors que je me fichais d’elle, enfin limite, disons, elle m’aime beaucoup et ça me fait plein de petits avantages, donc j’ai honte, je culpabilise, et du coup je suis sympa avec elle.
Isabelle possède trois sujets de conversations principaux : son cul (trop gros, et qui la désespère), ses cheveux (elle les teint en blond platine) et son appart (elle achète). Son cul : il est trop gros / moins gros/ elle en a marre. Ses cheveux : elle va faire la teinture, a fait la teinture, ou va changer de teinture. Son troisième sujet de conversation est son appartement. Elle achète, avec son copain. Et elle s’interroge : est-ce qu’elle se marie? Maintenant ou plus tard? Et elle n’aura qu’en enfant. C’est sûr. Les enfants ça fait grossir et ça abime les seins.
Les rapports de Viviane et Isabelle sont complexes. Isabelle m’a annexé dès mon arrivée, en m’entourant d’une grande gentillesse mielleuse. Quand Viviane est arrivée, j’ai sympathisé avec elle, de façon beaucoup plus intime qu’avec Isabelle, qui a du se snetir menacée.
Isabelle respecte Viviane, mais avec prudence. D’abord, Viviane est noire. Mais Isabelle n’a rien contre les noirs : après tout, ils sont nés comme ça. Tout de même, Viviane a une maîtrise d’anglais. Les sentiments d’Isabelle envers la maîtrise d’anglais de Viviane sont ambigus. Une maîtrise d’anglais, c’est respectable. Mais ça ne sert à rien. Isabelle, elle, a fait un truc utile : un bac G, je crois, puis un truc de secrétariat. Elle a appris la sténo. ça ne sert à rien, précise-t-elle, mais c’est formateur. Elle a travaillé dans des tas de boîtes. Elle est très fière de ses compétences sur Word. Sur Excel, rien. On ne parle pas du reste. Elle a fait des stages d’organisation. Pas Viviane. Isabelle tient à ce qu’il soit bien clair que Viviane est, certes, diplômé, mais d’un truc qui ne sert à rien, alors qu’elle, Isabelle, n’est pas aussi diplômée, mais a fait des trucs qui servent. Du reste, on a engagé Viviane comme standardiste. Standardiste. Pas secrétaire. Standardiste parce que vraiment Isabelle ne pouvait plus tout faire et en plus répondre au tél. Viviane est presque l’assistante d’Isabelle, en regardant bien. Viviane le savait quand on l’a engagé. On l’a pris avec maîtrise d’anglais parce qu’elle était noire. Une Française, on ne l’aurait pas pris avec maîtrise d’anglais. Diva s’est dit que quitte à engager quelqu’un, autant qu’il soit diplômé. Mais une noire diplômée sera moins exigeante qu’une blanche diplômée. Tout bénef. En plus, la boîte a un avantage fiscal, mais je ne sais plus pourquoi.
Isabelle garde cependant un scepticisme prudent. Bien que Viviane soit noire, elle pourrait s’avérer compétente (voire ambitieuse : on ne peut être sûre de rien). Si tel était le cas, ses compétences pourraient excéder celles d’Isabelle. Isabelle reste tranquille du côté de Diva (elles partagent le même avis sur Viviane, dont on espère qu’elle saura rester à sa place) ; mais tout de même prudente envers Viviane (au cas où). Une prudence tous azimuts : devant Marc et Diva, seule en leur présence, elle émet des réserves courtoises, mais perceptibles, sur la limitation de le confiance que l’on peut accorder à Viviane. Elle y va doucement, car si nul ne peut soupçonner Diva de sympathie pour Viviane, Marc a un faible pour elle, visiblement. Devant les responsables de projets, qui semblent tous sourdement pro-Viviane, on peut même se demander si certains ne préfèreraient pas que Viviane remplace Isabelle (et pourtant elle est noire), Isabelle a une attitude beaucoup plus paternaliste (mais intérieurement amère). Devant moi, inexplicablement, elle se laisse aller, ce qui est d’autant plus surprenant qu’elle sait que je suis amie avec Viviane. Mais moi ce n’est pas pareil. Elle a raison, ce n’est pas pareil. Je ne sais pas pourquoi, mais moi ce n’est jamais pareil. J’attire mystérieusement la sympathie des gens, je ne sais pas pourquoi.
La semaine dernière, Isabelle m’a dit à propos de Viviane :
- C’est bien qu’on ait quelqu’un comme elle, quand même.
Je tapais un truc et je lui ai dit machinalement : “Oui, le téléphone c’était lourd pour toi.
C’est la formule consacrée : le téléphone était “lourd pour Isabelle, donc on a engagé Viviane”. Je dis ça tout le temps, ça m’évite de réfléchir.
- Oui mais elle est noire, a dit Isabelle. C’est bien d’avoir une noire.
Je l’ai regardé, sans trop voir le truc.
- ça fait moderne, m’a dit Isabelle. ça fait ouvert d’esprit, tu vois. Et puis les noirs, c’est mieux que les rebeu.
(Elle parlait en baissant la voix parce que l’une des responsables s’appelle Samia).
