(Image n’ayant qu’un vague rapport avec le sujet ; il s’agit d’une illustration d’un roman de Lovecraft ; si un jour vous êtes en forme et que vous voulez être terrifié : lisez Lovecraft, surtout les histoires de Ch’thulhu - je dis ça je dis rien).
Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena.
Et Franck.
Franck n’était pas étudiant, mais informaticien et passionné de musique. Il était très ami avec Laurent, la première année, mais ne prêtait guère attention à la petite étudiante que j’étais (mocassins et veste bleu marine ; dans le courant de l’année j’ai récupéré une parka de Montane, ma cousine, et décidé d’aller en cours avec des chaussures de sport). Assis avec Laurent au café, ils parlaient de trucs qui me passaient totalement au dessus de la tête et, dans le meilleur des cas, Franck me saluait, le plus souvent m’ignorait. C’est une situation que j’ai souvent rencontré avec des mecs : ils ne s’intéressent pas aux filles en tant que telles. Bien qu’il n’ait pas beaucoup de sympathie pour Leena, elle était moins invisible que moi. Cette situation me mortifiait beaucoup, mais je ne savais pas comment y remédier. J’ai trouvé la solution beaucoup plus tard, en fait. C’est une question, si je puis dire, de marketing personnel.
Pourtant, moi, j’aimais bien Franck, en fait il faisait partie du groupe, et comme j’aimais bien le groupe, on ne pouvait pas en détacher Franck. Il était en quelque sorte le technicien. Un peu plus vieux que nous, il avait déjà plus vécu et voyagé, ce que je trouvais fascinant (Leena était à moitié mexicaine, et lui avait voyagé aux Etats-Unis, en Suisse et en Inde, dans son enfance et après). Dans la conversation, il pouvait dire : “Oui, j’ai déjà vu ça à Bombay” - ce qui avait une autre touche que “il paraît qu’ils font ça aux Etats-Unis.
Après venait Aymeric. Lui aussi faisait partie de la bande mais je ne l’aimais pas : avec Philippe et Arnaud, parfois avec Laurent, ils buvaient énormément, au café où chez eux, et parfois semblaient n’accorder d’importance à rien d’autre qu’à cela. Philippe était loufoque, Arnaud aussi, mais Aymeric pas du tout, il était hyper sérieux, même son physique me répugnait, curieusement, et c’est à cause de lui que j’ai changé de look, en le regardant je voyais en quelque sorte mon pendant masculin. Il portait des jeans, mais à part cela, toujours des chaussures en cuir noir, à lacets, une chemise, une cravate et une veste. Il étudiait, allait en cours et en bibliothèque, puis allait rejoindre les autres et buvait. Il n’était pas farfelu, et ne prônait que le travail et l’étude. De temps en temps la présence des autres le dégelait un peu, mais trop peu.
Restaient Arnaud et Philippe.
J’ai parlé des questionnaires d’Arnaud, mais il avait une autre caractéristique : il lisait beaucoup de livres fantastiques (fan des princes d’Ambres, et surtout de Lovecraft, le seul auteur qui m’ait mise en panique en pleine journée) et prétendait toujours être un loup garou ou un démon, parfois un extra-terrestre. Les autres essayaient de le piéger, mais il avait réponse à tout, et s’en tirait systématiquement.
Restait Philippe. Philippe était plus classique : il étudiait assez sérieusement, lisait beaucoup et de tout, écoutait de la musique, ne possédait aucune excentricité particulière, mais tout le monde l’aimait beaucoup, moi y compris.
Au fur et à mesure que l’année avançait, nous passions de plus en plus de temps ensemble. D’abord à la fac, dans les couloirs, puis au café, au cinéma, puis chez l’un ou l’autre. Avec Leena, Astrid, dont je parlerai, Hélène, Sophie. Peu importe ce que nous faisions, parler, rire, boire, jouer, l’important était la relation qui nous liait et qui était extraordinaire : nous étions comme une bande de frères et de soeurs, nous nous consolions, nous nous prenions dans les bras des autres, comme si nous n’étions qu’une seule entité protéiforme. Quelqu’un ou quelqu’un était amoureu(se), nous en parlions longuement en nous interrogeant sur les motivations des uns, des autres, et les possibilités d’évolution. Quand l’un ou l’une sortait vraiment avec un autre, extérieur au groupe, nous suivions cela de près avec une sorte de curiosité finalement très indiscrète, et nous parlions pendant des heures de tel ou telle, comme s’il était un objet d’étude.
Naturellement, les choses évoluèrent, se transformèrent et se gatèrent, mais il y eut un moment où ce fut merveilleux pour moi : je m’étais démultipliée en une dizaine de personnes, j’avais accès à leurs vies, leurs pensées, ils avaient des parcours et des histoires totalement différents des miens, ils se moquaient totalement de ma mère, de mon père, et de mon histoire, je n’étais plus la fille de Véronique, ou la fille de Jean, prise dans les filets irritants de l’histoire d’autres personnes, et prisonnière de ces filets : j’étais moi-même, absolument sans passé, absolument libre, absolument nouvelle, comme si le passé, d’un coup de baguette, avait disparu.
Je suis persuadée que les groupes de jeunes fonctionnent tous de la même façon ; que cette façon nouvelle et enivrante d’être soi-même est celle de tous les groupes, terroristes, résistants en France, ou autre. Je m’explique mal : on s’étonne parfois du courage des résistants : je suis convaincue, maintenant, qu’ils se retrouvèrent dans ce genre de situation, exaltante : le poids des parents disparaissait, et une amitié folle les liait, d’où ces souvenirs, ces associations, et le rapport très particulier qui leur reste avec ces années et ces gens, même si parfois les amis de jeunesse se transforment complètement, deviennent de vieux cons : mais ces années enchantées pèsent sur eux. De même, des révolutionnaires comme le Che, ou les jeunes des Farc, ou probablement même les terroristes islamistes, vivent quelque chose de semblable : après le carcan, vécu diversement, de la cellule familiale, la découverte de l’amitié d’un groupe peut-être dévastatrice pour la personnalité, et constituer des amitiés à la fois solides et manipulatrices. Il y a peut-être aussi de cela, avec l’impact d’une personnalité malfaisante, dans les sectes qui se suicident collectivement.
Car, entre nous, dans le groupe, il y avait une sorte de dilution de chacun d’entre nous. Je ne pensais pas à moi, ou peu, je pensais aux autres, très souvent, et les autres pensaient à moi. C’est difficile à expliquer ; cela peut même avoir l’air effrayant. C’était comme si je m’étais mise à aimer d’une sorte d’amour chaste et asexué, non pas une, non pas deux personnes, mais un groupe de dix personnes, à peu près. Le simple fait de se retrouver ensemble provoquait le déclic : nous étions ensemble, nous étions bien.
Une énergie folle coulait dans mes veines à ce moment ; je me sentais vivante, comme jamais. C’était formidable. Je révisais avec facilité. J’étais heureuse, très heureuse, la vie me semblait belle et formidable.
Bon, rassurez-vous, ça ne s’est pas fini en suicide collectif. Personne n’est mort.
Alors là, une question me taraude : suis-je la seule à avoir vécu un truc comme ça? Je pense que c’est quelque chose que les jeunes éprouvent, peut-être que c’est comme ça qu’on passe à l’âge adulte. Est-ce que ça vous dit quelque chose, ou pas, ce genre d’état d’esprit?
