Je rappelle que tous les jeudi, je raconte un truc qui m’est arrivé quand j’étais étudiante, enfin pas des anecdotes, non, une sorte d’histoire suivie. Enfin ce n’est pas vraiment une histoire suivie, il ne se passe pas grand chose. Là, j’en suis à la deuxième année, et je récapitule. Avant de reprendre.
Résumé : Bon donc, Fanette arrive de province, décidée à ne pas se laisser abattre par sa situation de petite provinciale. Elle rencontre un étudiant, par hasard, grâce à une étudiante qui disparaît tout de suite, j’aurais de ses nouvelles par la suite mais je l’ai quasi totalement perdue de vue, après l’avoir à peine connue, et qu’elle ait, au final, joué un rôle important dans ma vie. Il faudra que je parle d’elle, tiens. C’est une histoire bizarre.
Grâce à sa rencontre, Fanette se lie avec un groupe d’étudiants qu’elle trouve super sympathiques. Ils parlent, vont au café, s’amusent, l’ambiance est cool, légère, et Fanette (c’est moi) a la sensation de faire partie d’une bande unie, et c’est très agréable. Assez enfantin aussi mais bon.
Enfin d’année, tout le monde se disperse pour passer ses examens, certains révisent, d’autres pas. Le groupe éclate un peu, car une fille, Ophélie est jalouse de la réussite de la plupart des autres, alors qu’elle s’est plantée. Mais, après les vacances, tout recommence, ou presque.
Ou presque. En fait, la jalousie d’Ophélie n’était pas calmée, et les tensions, quoique peu nombreuses, venaient tout de suite au jour. On passait moins de temps au café, moins de temps en groupe, plus de temps à deux, les relations étaient plus découpées.
Je voyais tout de même régulièrement Ophélie, tout simplement parce qu’elle me fascinait. Le plus curieux était que plus le temps passait, plus je voyais clair en elle, mais c’était comme si je la voyais double : la vraie Ophélie et mon Ophélie fantasmée.
Je m’explique. J’aimais Ophélie pour l’ambiance qu’il y avait chez elle : les petites bougies, les lampes à abat jour rouge avec des dessins, les tissus mordorés pendus au mur, le jeté de lit en velours satinée très théâtral, les bâtonnets d’encens qu’elle allumait régulièrement, la musique latino-américiane ou indienne qui passait toujours chez elle, en sourdine.
Le look d’Ophélie était aussi fascinant : elle portait de longues robes noires, à peu près exclusivement, parfois des pantalons, mais larges, et serrés à la taille, des chaussures à bout très pointus et relevés comme les chaussures renaissance (elle les portaient ainsi avant la mode, pendant et après, et cette résistance à la mode me plaisait) ; sur des robes elle mettait des bijoux, des foulards, des broches. Elle réussissait à être originale et élégante. Persnellement, depuis l’arrêt de la veste burberry et des mocassins, remplacés par une parka et des chaussures de sport, je piétinais niveau look.
D’un autre côté, certains garçons se moquaient d’elle et l’appelait”la sorcière” en parlant de son look, pas méchamment, mais sans aucun respect pour son originalité. Philippe la trouvait stupide. Laurent aussi. Moi, je ne comprenais tout d’abord pas pourquoi ils la disaient stupide ; puis, je me rendis compte que dans certains domaines, elle était très ignorante, y compris dans notre domaine d’étude ; elle avait un problème de mémorisation des dates, et mélangeait, quoiqu’elle fit, des informations : par exemple, la légende des siècles, pour elle, était l’oeuvre de Chateaubriand. Elle avait lu un peu les mémoires d’outre-tombe, et elle me parlait de certains passages (comme le père de Chateaubriand qui allait et venait dans le salon le soir), mais elle était absolument convaincue que l’oeuvre de Chateaubriand s’appelait la Légende des siècles. Laurent et Philippe se moquaient d’elle peu charitablement, mais il faut reconnaître qu’elle était assez prétentieuse et prêtait à cela. Ils la faisaient parler de l’auteur, et s’amusaient de la voir s’enfoncer.
En fait, Ophélie faisait partie d’une catégorie d’étudiant assez bizarre : les étudiants ignares : ceux qui arrivent en fac on ne sait trop pourquoi et qui ont réussi le bac pour des raisons mystérieuses, parce que le niveau n’est pas très haut et qu’ils ont des capacités de raisonnements. Elle s’intéressait à pas mal de choses, et avait en quelque sorte un vernis de connaissance, qui joint à son look et à ses goûts musicaux originaux, faisait qu’on ne la classait pas immédiatement dans la catégorie “niaise inculte”. Mais aucune de ses connaissance n’était approfondie, elle survolait les faits, les évènements, se souvenait seulement qu’elle les avait étudié et lu, et pouvait jeter quelques mots, dans une conversations, pour faire un effet, mais c’était tout.
Au fil de cette année, je m’en rendis compte un peu plus. Il y avait du madame Verdurin en elle. Quand j’ai lu chez Proust le description des petites mimiques que faisait madame Verdurin pour montrer qu’elle riait, j’ai été stupéfaite : il décrivait Ophélie.
Je mets l’extrait, et essayez d’imaginer la scène :
“(…) depuis l’accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux - et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité - elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement.”
C’était exactement ça que faisait Ophélie, et on voyait que c’était une affectation, un genre - et, évidemment, au fil du temps, je me mettais à voir (avec désolation) en elle comme dans une marionnette, je voyais les ficelles, et les bougies, l’encens, les tissus chamarrés, les abat-jours rouges, tout ça me devenait indifférent, elle me paraissait de plus en plus stupide.
Donc, cette année-là, ce fut la fin d’un mythe… Qu’est-ce que j’étais nouille… Mais en même temps, ce fut le début d’autre chose.
Edit : un comm de Nagagate me permet de remarquer que je n’ai pas insisté sur certains aspects d’Ophélie. Quand je dis madame Verdurin, c’est exactement ça : madame Verdurin cherchait à devenir l’âme d’un petit groupe d’esprit supérieur. Ophélie se considérait comme l’âme d’un petit sous groupe dans le grand groupe que nous étions. Ce petit sous groupe m’incluait, ainsi qu’Aurélie et Mirabelle. Je me rends compte que toutes ces relations très compliquées mériteraient des descriptions très précises. L’essentiel de la jalousie d’Ophélie portait sur Mirabelle, une fille très sympa, pas du tout sophistiquée, qui avait très bien réussi ses examens, en travaillant comme une furieuse pendant deux mois, alors qu’Ophélie, qui n’avait pas révisé, s’était planté. Mais elle s’étendait à d’autres, plus ou moins dans le même cas, comme si Ophélie ne comprenait pas que son originalité seule n’allait pas lui faire obtenir des résultats aux examens. Très concrètement, sa jalousie se manifestait pas de longues interrogations (avec moi, mais avec d’autres aussi) sur le thème : Pourquoi Truc apprécie Bidule? Et elle dénigrait, par des observations bien senties, Truc et Bidule. Quand j’étais avec elle, je me trouvais dans la situation de l’avocat du diable, et en plus d’un avocat du diable limité dans ses arguments : Ophélie critiquait les gens avec de petites observations assez fouillées et senties, dont parfois je me demandais si elles n’étaient pas imaginaires (par exemple, elle tirait des conclusions innombrables d’un regard de Truc à Bidule, que je n’avais pas remarqué, et dont elle décryptait la signification). Face à elle, je répondais platement : “Oui, mais il est gentil, Truc, il est marrant…” et je sentais bien que je n’étais pas à la hauteur.
Au fil du temps, cette situation devenait de plus en plus inconfortable, surtout qu’Ophélie pouvait critiquer très vertement Mirabelle pendant 1 mois, puis ne plus la quitter pendant 2, etc. Malgré ma fascination et ma sympathie pour elle, qui étaient vraiment immenses, je ne réussissais plus à la supporter : il me fallait l’écouter dire du mal de tout le monde, par vagues…
Je suis en train de me dire que pour la décrire exactement il faudrait être très long. Il y avait en elle un mélange très bizarre de curiosité et d’originalité réelle, et quelque chose qui la poussait à être hyper critique et parfois méchante, mais qui n’était pas de la méchanceté… mais je ne sais pas ce que c’était.
