ça va? c’est que je ne voudrais pas corrompre les gens moi.
La suite, la suite. D’hier.
Tout d’abord, je tiens à rappeler que je suis fidèle (en sentiments), et donc toujours sous le charme de Lui, quoiqu’avec pleins de bémol, ou de haut et de bas. Donc inutile de suspecter chez moi de doux pensers relativement à Constantin. Qui n’incite pas aux doux pensers, de toute façon.
La raison de mon attitude avec Constantin est double. Primo, j’ai horreur qu’on m’ignore, surtout quand le type qui m’ignore est copain avec des amis à moi, ce qui m’oblige à le voir (ou alors il faut que je tourne la tête tout le temps). Je ne lui demande pas qu’on soit les meilleurs amis du monde, mais un peu de courtoisie, merde.
J’ai un collègue qui m’ignore plus ou moins, bon, j’en prends plus mon parti car il y a d’autres personnes dans la boîte (à qui je peux parler) et il n’y a pas d’affectif en jeu. Et d’ailleurs il ne m’ignore pas tout le temps.
Cela étant Constantin est peut-être un affreux macho : il est également très froid avec Sandrine. Macho ou goujat, on ne sait pas. Sandrine est pourtant toute gentille avec lui, preuve que ça marche dans tous les sens, le genre j’ignore. Je lui foutrais des baffes, à Sandrine.. Enfin ça me permet de prendre des airs “amusés et distants” quand elle lui parle - complètement un rôle de composition, le genre amusé et distant.
Bref, venons-en au fait, zut!! L’autre raison pour laquelle je tiens à être en relation un minimum correct avec Constatin est la suivante: je narre anecdotiquement.
(A ceux qui trouvent qu’il a l’air d’un dieu grec, c’est un peu ça, mais pas grec, mais il fait vraiment fabriqué en usine, pas Ken, mais il a un côté inoxydable, peut-être c’est un replicant???? )
J’ai dit qu’il avait de belles mains. J’aime les belles mains. Vu sous un autre angle, ça aurait pu être des mains de tueurs, mais non, mais des mains grandes, nerveuses, avec quelque chose.
Un jour (il y a trois semaines), je lui ai dit tout à trac qu’il avait de belles mains, et j’ai ajouté : on dirait des mains de pianiste. Et lui il a dit :”Je suis pianiste”.
Moi, telle la greluche de service :
- Ah ouais? Ah c’est super c’est chouette la musique.
(Bon, avouons que c’est light, comme entrée en matière ; m’enfin, d’un côté c’est pas faux non plus : la musique, en gros, c’est chouette, non?)
A ma remarque pleine de sens, Constantin n’a pas répondu. Mais, comme ça lui arrive parfois, quelque chose est passé sur sa figure, genre une ombre, pas très sympa l’ombre, mais bon, oh eh, les gens qui renferme tout, s’ils veulent qu’on sachent, ils ont qu’à communiquer, merde. Moi aussi il y a des trucs que je dis pas, je fais pas la gueule à ceux qui devinent pas, non mais?
Mais en fait il a parlé, et j’ai senti, et Ben aussi, qui était là avec moi, qu’il y avait un truc. Constantin a ajouté : Je suis musicien. je ne suis pas informaticien. Informaticien, c’est… (il a eu un geste du bras, plein d’une morgue aristocratique).. pour manger.
Et là, Ben et moi, on a drôlement bien compris que pour lui, manger était une contingence regrettable. Ah la la s’il avait pu vivre de musique… mais on ne peut pas.
J’ai eu la présence d’esprit de me taire, j’étais dans le mode “je suis cool au boulot j’aime mes collègues et tout le monde est gentil “Hello Kitty, quoi, mais ça me fait une voix con, j’aurais mal enchaîné.
Ben a dit, très bien, très dans le ton :
- Et tu joues de quel instrument?
Vraiment, il a super bien enchaîné, tout en délicatesse. Ben est adorable.
Constantin a dit sombrement (il est blond, mais il est sombre) :
- Piano.
Puis il est sortit du bureau de Ben et Lui et a traversé la cour. Catherine, la femme de Hichem, venait de sortir, et lançait des regards perdus genre “Où est notre informaticien??,” et on n’allait pas tarder à entendre la stridence modulée de ses appels, ce que Constantin a préféré éviter - et on lui en sait gré.
Vouala.
Là, nous touchons l’âme.
Pas slave, hein, ne confondons pas, mais l’âme du musicien meurtri et obligé de passer dans un pays pourri qui accueille si sympathiquement les étrangers pour, comme il le dit, manger.
En plus, si on récapitule, musicien, informaticien, polyglotte (roumain français allemand anglais et je m’interroge pour le russe), et beau mec (mais un caractère de con, je préviens). Plus ce qu’on ne sait pas (non, ce n’est pas du teasing, je dis ça au cas où : on le connaît pas ce garçon, il cache peut-être des crimes ou trois enfants, allez savoir).
Un charme terrible, quand même.
Donc, je ne veux pas faire la tête à ce si mystérieux et fascinant personnage.
(En revanche, en cinéma, il ne connait pratiquement que Rambo. On peut pas tout avoir non plus. Mais il s’instruit. Il n’est pas hermétique. Ben a réussi à installer en lui l’idée que ce qui passe sur un écran pouvait être de l’art, idée qui ne s’imposait pas véritablement à l’esprit de notre ami roumain. On en fera quelque chose….)
Demain, je lui prête Dune.
Voilà.
