Je sors d’un brouillard.
Hier, Ben est venu m’inviter à déjeuner avec eux, Sandrine et Lui ; il m’a semblé qu’il venait de très loin et j’ai accepté, trouvant la chose étonnante et exotique ; je suis allé deux fois les rejoindre le soir mais je n’ai jamais mangé avec eux à midi. J’avais ma soupe, mais je l’ai laissé dans le frigo (pour aujourd’hui).
On s’est retrouvé dehors à midi, avec Catherine, la femme du type de l’agence de voyage dont l’arrière donne aussi sur la cour, mais juste par une petite porte ; c’est-à-dire que comme je les vois moins, car la porte n’est pas vitrée, je me sens moins proche d’eux que de Ben et Lui, dont les locaux n’ouvrent pas du tout sur la rue, maus uniquement sur le cour, comme nous.
Mes rapports avec Ben, Lui et Sandrine, quoique superficiels en ce moment, m’ont fait ressentir Catherine comme une intruse ; d’autant qu’elle n’a pas du tout notre âge, elle a plutôt sur les 40 ans, à vue de nez, elle s’habille bizarrement, parle d’une voix aigues et fait partie de ces femmes plus jeunes qui parlent et se comportent comme des petites filles. Elle ne cesse de répéter qu’on a de la chance d’être jeunes, c’est un peu crispant, il y a beaucoup à dire là-dessus, la boîte de son mari tourne bien mais bizarrement, elle pouvait peut-être chosir un truc plus conventionnel (avant il avait une agence immobilière, maintenant il a une agence de voyage, et là il dit qu’il va faire du référencement - un peu bizarre).
Mais la vérité c’est que je me sentais dans ma bulle, fatiguée, et que je n’avais pas envie de nouvelles têtes (Catherine n’est pas une nouvelle tête, mais je ne la connais pas bien).
Le début du repas s’est donc déroulé sans moi, je ne parlais pas beaucoup, pourtant j’étais contente d’être là car nous sommes allées dans un indien vu que c’était la première fois que nous mangions ensemble à l’extérieur. Néanmoins l’atmosphère du groupe a fini par m’envahir et je me suis rendue compte que Catherine, malgré ses rires aigus et nerveux agaçants, son débit de parole ultra rapide et ses airs gamins, était drôle et assez sympa, fatigante, mais en fait, pas affectée et compliquée comme je l’avais pensé. J’ai parlé avec Ben, avec Lui, avec Sandrine. Ben a proposé une journée Star Wars, parce qu’on aime tous ces films (sauf Catherine) mais qu’on ne les a pas vu depuis des lustres, urtout les vieux, pourquoi ne pas se les regarder tous d’un coup, pas les six mais trois au moins? Sandrine n’était pas très chaude mais lui oui. Et moi aussi. Sauf que… il en parlait pour samedi.
Je me suis avérée incapable de donner une réponse. Samedi, oui, samedi non?
Je n’ai rien dit à Tim hier, nous n’avons pas prévu de passer le week-end ensemble, pas du tout, mais c’est en quelque sorte évident… Il est clair que je ne suis pas sensée passer tout mon temps avec lui, clair que je me suis fait happer, que je dois au moins m’extirper un peu du truc. A force d’y penser j’ai stressé et décidé de ne rien dire. Je vais faire comme lui. Chaque seconde fait vivre la suivante.
Donc là je vais leur dire OK pour samedi.
On verra ce que ça va donner. Samedi, j’irai peut-être, ou pas, chez Ben.
Pour l’instant je suis le chat de Shrödinger. Je ne suis ni chez Ben, ni chezTim. Samedi à 11 heures, je saurais où je suis. D’ici là, je ne fais rien, je ne pense rien, je flotte.
Par la baie vitrée qui me sépare de la cour, je vois des arbres et des plantes en pots. De l’herbe pousse entre les pavés. Des graviers ça et là gisent sur le sol. Toute une vie végétale et minérale, antérieure au monde moderne, à la ville, aux voitures, aux va-et-vient des hommes modernes et pressés, discrète, mais persistante, modeste, mais impavide, se tient devant moi, et dans son silence lourd de sens, me dit, comme certain empereur assassiné, mais j’arrête avec les références littéraires, “je suis toujours vivant(e, en l’occurence)”.
Moi aussi, je suis toujours vivante. Demain, peut-être, je dirais non, mais sans parole.
