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Dîner chez Ben

Un soir, j’ai bien senti qu’il fallait que je fasse un truc pour Hana, qui, de retour de son boulot (de la gestion dans un grosse boîte dans une tour de la Défense, un travail où il lui faut être la meilleure, la plus forte, subir la concurrence de pleins de mecs qui savent se mettre en valeur, alors qu’elle lutte pour être capable de revendiquer ses réussites, le tout bien habillée et dans une boîte qui la traite comme un pion, même si elle dit que c’est tout à fait normal, c’est le système qui veut ça), se met au lit devant How I meet your mother en mangeant des Häagen-Dazs ou des Ben&Jerry’s. Ça ne pouvait plus durer. J’étais triste pour elle. Un soir où Ben m’avait invité à manger des pâtes chez lui, je lui ai demandé la permission d’amener une copine triste.

Il a dit OK, Ben, il est cool. Je me suis retrouvé dans le 12ème avec une Hana chic et classe comme elle peut l’être, bijoux legers, maquillage discret. OK. Hana qui me disait : "Tu ne trouves pas que j’ai grossi ?"

Moi, épouvantée (elle a grossi et ça se voit) : "je ne sais pas, tu sais, je ne suis pas très observatrice". Surtout que je la trouve jolie comme tout, mais les hommes aiment-ils les filles très maigres ? Hana est-elle moins jolie avec ses kilos ? Elle est moins jolie avec son air triste, mais les kilos ne me choquent pas. Selon Helga, de totue façon, je ne vois jamais les kilos en trop de mes amies : et c’est exact, je regarde toujours leurs yeux.

Mais là, j’avoue qu’Hana a grossi, et je ne sais pas si je le vois parce que ça se voit ou parce que, comme elle ne parle que de ça, je fais plus attention.

Ben nous accueille avec son air habituel, l’air de se réveiller tout juste, en jean et t-shirt avec un dessin ridicule, alors qu’il rentre du boulot, comme tout le monde. Naturellement, rien n’est prêt, mais il a du vin blanc et nous installe dans son canapé, qu’il débarrasse de son linge sale en un clin d’oeil, pour qu’on se sente à l’aise. On s’enfonce dans son canapé, dont on n’est jamais sûr de réussir à se relever.

- Il fait quoi dans la vie ? me demande-t-elle alors qu’il s’affaire dans sa cuisine.

Je suis générale : il est informaticien.

A Hana, on ne la lui fait pas. "ça ne veut rien dire"

- J’y comprends rien, à ce qu’il fait, dis-je.

- Bon, OK, dit Hana.

Ben n’avait pas rien fait, il avait bel et bien préparé les pâtes. Après les avoir mise à cuire, il est venu avec nous dans le salon.

- Vous voulez des cacahuètes ?

- T’as pas plutôt des chips ? ai-je demandé.

- Non, a fait Ben, navré. J’ai des cacahuètes et du fromage, et de la sauce pour les pâtes.

- Ah si tu as du fromage, je peux faire un truc avec, a dit Hana. Mais tu as peut-être besoin du fromage pour les pâtes ?

- Comme tu veux, dit Bem décontenancé, il est incapable de dire non dans ce genre de situation.

Assis dans le canapé, on regarde Hana faire des trucs dans la micro cuisine bordélique de Ben. Elle a juste besoin d’une poêle et de fromage, heureusement, plus, on n’aurait jamais réussi à s’en sortir.

Elle revient avec une sorte de crêpe de fromage (elle l’a fait fondre dans la poêle et ça fait comme une dentelle très fine de fromage). On mange ça en disant que c’est super bon. Ça a l’air de lui faire plaisir, mais on ne sait pas, avec la tête qu’elle fait.

Ça a été dur pour entretenir la conversation avec Hana. Elle n’était pas dedans, et Ben en était désolé. On s’est mis à parler d’amis communs, de son ex-boss, François, qui avait épousé sa copine avocate, mais c’est une autre histoire. Hana buvait son verre en regardant devant elle. De temps en temps elle consulte son Iphone. Elle m’agace, OK, elle n’apprécie pas des masses Ben, je comprends, mais ne pourrait-elle pas faire un effort ? Ben, pendant ce temps là, se met en quatre pour lui être agréable. Il a même deviné qu’elle préfèrera dîner à table (un sens de la psychologie bat sous le t-shirt pourri) et a entreprise de débarasser sa table, encombrée d’objets hétéroclites.

Hana se rend bien compte qu’il fait des efforts, le Ben, pour être mondain, et elle enf ait aussi. On s’assoit autour de la table ronde, sur laquelle Ben a disposé des serviettes multicolores pour faire set de table, et des kleenex qui font serviette. Et la conversation roule sur les films qui nous ont frappés dernièrement, conversation animée par Hana qui a vu tout ce qu’il fallait voir et entreprend de nous convaincre qu’Intouchable n’est pas si téléphoné que je le lui affirme.

- Tu ne l’as même pas vu, dit-elle, je ne vois pas comment tu peux en parler.

Ce qui est exact (j’ai un a priori terrible sur ce film), et du reste j’abonde dans son sens, vu qu’elle se déride et que c’est un peu plus sympa comme ça.

Les pâtes de Ben sont excellentes, je n’en attendais pas moins, Hana est ravie, elle craignait peut-être ce qui allait sortir de la cuisine, en se basant sur le reste de l’appartement. De mon côté, je me sentais assez en forme, et avec Ben, on est allé regarder des vidéo sur son PC, perdant du coup dix points de crédibilité (mais on s’est senti drôlement bien), sauf quand on a mis des vidéo de Noir Désir, ce qui a rameuté aussi sec Hana.

Evidemment, on n’est pas resté très tard. J’ai promis à Ben de revenir deux jours après. On a descendu les escaliers en bois patiné sur le tapis rouge élimé. Poussé la petite porte pourrie qui mène à la cour, traversé la cour, on est sortie dans la rue. Hana a sorti son iphone. Quand elle l’a rangé, c’était pour me dire :

- Tu le connais depuis longtemps, Ben ?

- Deux ans, trois ans.

- Mmmm.

Bon, Eh bien, c’était une soirée ratée. Essayer d’aider les amis…

 

Des escaliers et paliers en bois des immeubles haussmaniens.

Contexte : Pendaison de crémaillère d’Elise.

Celle-ci et son mari Sébastien, ont dans les mois précédent la pendaison de crémaillère fait des travaux de déco de l’appart. Et en toute logique la pendaison intervient quand les travaux sont achevés.

Prétexte : me changer de Faustine et de ses airs cachés derrière ses cheveux tandis que Brani fait des effets de muscles sous marcel en débarrassant la table du dîner au son de Compay Segundo, tandis qu’une vague senteur d’encens flotte dans les airs. (objectif réussi, au fait).

Sandra et moi nous rendons donc en métro dans cette banlieue proche, papotante et chuchotante, tandis que la gent masculine observe Sandra, étrangement vêtue d’une chemise en soie sugestive qui glisse sur son buste avec une feinte négligence et d’un jean rentré dans des bottes ultra mode : elle me fait penser à Dschinghis Khan, mais c’est là une preuve, s’il en est besoin, de mon état d’esprit anti mode.

L’immeuble est classique, donc hausmanien, mais sans luxe particulier (le haussmanien du pauvre, en d’autres termes). Porte de l’immeuble, en fer forgé et vitre en verre dépoli, entrée avec miroir de taille moyenne et sol en dallage noir et blanc , puis interphone bien entendu et deuxième double porte vitrée à petits carreaux.

Et au delà, le bonheur : un escalier de bois, couleur miel, aux contremarches peintes d’un rouge bordeaux pimpant, assorti aux portes à vantaux tierce des appartements, tranchant sur le blanc cassé de la montée d’escalier, que Sandra et moi, méprisant l’ascenseur, montons à pied. Ça sent la copropriété soucieuse des apparences. Les paliers sont en bois, couleur miel, et craquent délicieusement sous les pas entre deux volées de marches. On se croirait dans une maison de poupée.

Nous sonnons à la porte, par où musique et murmure de voix s’échappe, et Elise toute souriante vient nous ouvrir, en jean et long t-shirt blanc, petit gilet gris, un collier de créateur en petit détail qui tue. Impression de rentrer dans un blog mode. Bisous, salutations, petits cris (Elise à Sandra : ahhhh j’aime TROOOOOOP tes bottes, ah ouais non mais carrément, là – Sandra à Elise : Aaaaaah, j’adore ton bracelet, il est trop mignooooon).

Tout le sol de l’appartement est en latte de bois miel. Merveille.

Enthousiasmée, je signale à Elise l’amour que je ressens immédiatement pour son plancher, ce qui ne la surprend pas, elle est de ces gens qui n’imaginent pas que l’on puisse ne pas aimer ce qu’ils aiment.

- Oui, hein ? dit-elle d’un air d’évidence.

Au dessus de ce plancher, murs blancs, portes de couleurs vives : rouge et vert, canapé en cuir noir, table basse en verre translucide, poufs bariolés, meuble noir vernis, design simple et épuré, mais impression de déjà vu.

Chez Elise, la poussière et le désordre n’ont pas leur place. Des poufs orange et rose, des assiettes vertes et jaunes, des verres bleus et violet : il ne manque que les télétubbies pour passer les plats. Méditation sur le charme rétrospectif de l’incohérent fouillis en vigueur chez Faustine.

Dans ce décor idéal pour pub de soupe ou de pizzas, des trentenaires sont éparpillés, souriants, aimables, et habillés comme des gens sérieux. Leurs visages ouverts, gais et joyeux, courtois et souriants, ils regardent autour d’eux en se récriant : "Oh, c’est joli!" et font s’expliquer Elise et Sébastien sur les détails de l’aménagement de l’appartement. Est-ce lié aux émissions de Valérie Damidot ? La soirée est-elle sponsorisée par une enseigne de bricolage ? Pendant une heure, on parle papier peint, peinture et ponçage. La cuisine ultra moderne rencotnre un vif succès.

Cela prend tout un verre de punch, que je bois à petites gorgés tout en observant un barbu qui tombe sous le charme de Sandra et de son chemisier en soie à l’échancrure baladeuse, pour expliquer la déco, et attaquer le thème suivant, y afférant : l’achat de l’appartement : agence immobilière, petites annonces, sites internet, avec le corollaire, le calcul de l’emprunt et le courtier en emprunt.

Damned. Je sers subrepticement du punch à ceux dont les verres sont vides et qui ne protestent pas. Le thème suivant est le boulot, ce qui va provoquer la formation de groupes.

Les invités ont tous amenés quelque chose à manger, la table regorge de salades hétéroclites. Salade de tomate, de riz, de mais, d’avocat, de carottes (aux raisons secs), du guacamole, du taboulé, des nouilles sautées chinoises (manifestement , il s’agit d’une version fortement européanisée de la nouille sautée), de la tapenade, des patés, du saucisson, des pilons de poulets grillés. En boisson, Elise nous propose punch, aloccol forts, jus de fruits.

Nombre d’invités proviennent du travail d’Elise ou de son mari, et donc, répartis en groupe, ils font des blagues de boulot. À mon oreille droite, parvient une voix féminine tonique, autoritaire et goauilleuse : Et alors… Bernard est arrivé – ce qui fait rire tout le groupe provenant, avec elle, de son boulot, tandis qu’à mon oreille gauche, un type soupire : Internet Explorer, quoi…. – et les autres, ceux de son groupe de boulot, se marrent, sauf une fille gentille, qui écarquille les yeux et dit : Non ? ce à quoi l’autre dit si, et la fille indique par une pantomine que, non, quoi, pas IE, merde quoi.

Il n’y a pas d’alternative : je bois du punch et je bois du punch, tout en admirant le sol et les murs de l’appartement, tandis que Sandra, et son look 80 même pas ringard, ou alors si indifférente à sa potentielle ringardise qu’elle cesse de l’ètre, le chemisier en fausse soie à échancrure baladeuse glissant sur le buste, drague en toute beauté un jeune homme barbu charmant. Elle discute peinture. Et s’ils allaient voir ensemble une expo ? hein ? Demain ? Sandra, l’essayer c’est l’adopter, et puis elle n’est pas là pour perdre du temps.

Un dîner chez Faustine

En novembre, j’avais laissé en plan le récit d’un café avec Faustine, qui s’ébattait dans le récit de ses amours avec Brani(slav) et les souvenirs de sa douloureuse passion avec Dubreuil.

Oui, en plan parce que ça n’avait pas d’intérêt de raconter la suite et parler de moi, en fait, ou bien par paresse.

Mais Faustine, je la vois régulièrement. Un soir, elle m’invite à dîner ; enfin ça n’est pas exact : c’est Brani qui m’invite à dîner. Brani peint, mais il fait la cuisine aussi ; il na pas le choix : Faustine ne sait pas ce qu’est une casserole. Lui non plus, il ne sait pas très bien, mais il fait des efforts.

Faustine est assistante d’un décorateur. Ouais…. C’est un travail qui exige beaucoup, beaucoup de soi même, car tu vois, quand tu dois décorer chez quelqu’un, tu dois devenir lui, un peu, et puis arracher un peu de toi-même (mêlé du client, je suppose) et le laisser chez lui. Au fond, au bout d’un moment, tu ne te retrouves jamais vraiment toi-même.

- Borrrdel, crie Brani dans la cuisine, la poutain de frrromage, il colle !

- Ah ? fait Faustine distraitement.

- J’aime bien quand y a des fils, crie-je avec bonne volonté à Brani qui surgit avec un plat rempli de pâtes qui déborde un peu de fils de fromages. Faustine se marre. Brani enjambe virilement son tabouret après avoir posé le plat sur la table et me dit :

- Tou vois on essaie d’être parisien, de faire comme dans la bonne maison, tu vois, dans les grandes familles on met des plats pour faire chic. Ça fait chic, les plats, non, ploutôt que d’amener la casserole sur la table ?

- Mais on est entre nous, dit Faustine.

- Il n’y a pas d’entre nous c’est principe ! s’écrie Brani. Tou veux dou vin ?

- Tu l’as mis à décanter dans une carafe ? demandé-je.

- Ta copine elle fait chier, dit Brani à Faustine.

- Bon allez d’accord pour la vin, dis-je.

- On acheté des verres à pieds, dit Brani.

- Ah non mais là, dit Faustine, tout de même.

- Ah les Français ils croient qu’ils sont raffinés. Sourtout les Françaises. Mais, pfff.

Il se met à manger en faisant la gueule. Ses variations d’humeurs sont extrêmement rapides – c’est arrrtiste avec âme slave – , mais si on décide de ne plus y prêter attention, c’est mieux.

- J’adore les pâtes au gruyère, dis-je (ce qui est vrai).

- Ta copine j’adorrre, dit Brani.

- Tout à l’heure je faisais chier.

- Mais tu sais que je t’aime, dit Brani.

- Bon, ça va, dit Faustine, qui n’aime pas trop ne pas être au centre de l’attention.

-Elle jalouse, dit Brani avec un clin d’oeil.

Impossible de faire un post rapide avec ça. Je continue en décrivant le deux-pièces : petite rue ouvrant sur Pigalle, mini jardin en bas de l’immeuble (on distingue très bien les rosiers quand on se penche par la fenêtre), le troisième étage ouvre sur les toits de l’immeuble d’en face, un peu en contrebas. Loin, un bout de tour Eiffel. Une cuisine dans un désordre effroyable, un salon dont trois des murs sont recouverts de livres et/ou de CD ou DVD, le bureau avec PC encastré dans le mur de livres. Une porte ouvre sur une chambre avec un matelas sur le sol, recouvert d’une couette bigarré aux motifs est-européens, un miroir posé sur le sol et sur lequel Faustine pose ses écharpes, une porte entrouverte qui est celle d’un petit dressing aux murs en biseaux, et un portant avec tous les vêtements de Faustine ; la petite porte d’une salle de bain qui fleure l’encens et les huiles essentielles. L’atelier de Brani est au dessus, c’est un appartement séparé, avec un coin lit, une pièce d’eau et une salle très salle puisqu’il sculpte.

Où Fanette désespérée va voir un vieil ami, car il n’y a que ça de vrai

(Pour ceux qui prennent le train en route, les épisodes précédents sont dans la rubrique Lui).

Donc,j’appelle Pierre-Henri et il répond. On dirait qu’il vient de se réveiller.
Dialogue palpitant, du genre :
– Tu fais quoi?
– ben rien. Et toi? T’étais pas occupée ce week end?
– Ben je le suis plus.
Pierre-Henri rit.
– Tiens, moi j’ai failli l’être.
– Bon, alors?
– Chais pas chuis crevé.
Bien. Remarque, d’un côté, il ne peut pas non plus être à ma disposition. Voilà qui va m’obliger à faire preuve d’inventivité (ça, c’est que je dis a postériori, parce que sur le moment, je suis démoralisée, je me sens nulle, vide, moche, grosse, enfin il n’y a rien qui va).
Mais je ne veux pas rester seule, donc après on fera les filles, mais je préfèrerai un garçon, donc, résignée, j’appelle Gaël.
Ah, j’en ai déjà parllé, il y a longtemps. On se connaît depuis longtemps, et je n’ai plus rien à perdre devant lui. De toute façon, il est odieux, et il m’a déjà expliqué qu’il n’épouserait qu’une déesse, donc pas moi, et moi je lui ai dit que je n’épouserai jamais un sale con comme lui, ce à quoi il m’a dit, d’une façon très vexante , ah, ah !! elle veut se marier, eh, l’autre, et je lui ai jeté des chips à la figure : on part donc sur des bases saines.
Gaël décroche de sa voix habituelle, c’est-à-dire de très mauvaise humeur.
– Gaël, c’est Fanette.
Pareil à chaque fois, et il fait le coup à TOUT LE MONDE, un de ses meilleurs amais du temps des jeux de rôle s’est même fâché avec lui pour ça : il met toujours deux secondes à réagir, comme s’il connaissait des milliards de Fanette. "Mais tu fais chier, lui a dit le copain en question, Xave de son état, tu sais très bien qui je suis, c’est juste pour faire comme si t’en avais rien à foutre de tes potes."
– Fanette? Ah oui.
Il m’énerve déjà. Mais c’est mon Gaël… On ne peut pas tout avoir.
– ça va? Tu me situes? Tu te souviens de moi? ça fait 15 ans qu’on se connaît.
– 14 . Tu ne m’as pas appelé depuis six mois.
– Toi non plus.
– Alors? enchaîne-t-il. Tu t’es fait plaquer?
– Je peux passer?
– Ouais, justement, j’ai mon ménage à faire.
– Tu sais que les plaisanteries les meilleures sont les plus courtes?
– ça fait six mois qu’on s’est pas vu, je peux te la refaire, non? Puis c’est vraiment grave crade.
– J’ai l’habitude.
– Au moins c’est grand, pas comme ton grenier.
Je ne relève pas. Gaël est agressif et désagréable de bonne comme de mauvaise humeur, c’est un style. Il peut aussi se mettre à être charmant. Il se brouille avec la plupart de ses amis, on dirait qu’il joue à un jeu. Avec moi, ça reste supportable. Peu importe. Il ne faut pas chercher à comprendre, même moi j’ai renoncé.
Je me rends chez Gaël. Son appartement est dans le XVIIIème, en fait il est à son père, et Gaël a une chambre de bonne. Une vraie, huit mètres carré, avec les toiletttes dehors. Sauf que depuis que Gaël travaille, son père, qui est reporter, et absent un mois sur deux, passe la plupart de son temps sur Paris en visite et rendez vous avant de se ruer comme un fou en Bretagne chez la femme de sa vie qui y est médecin. Il est donc rarement là et une évolution subtile a eu lieu, maintenant le père de Gaël annonce qu’il va venir. Comme s’il était chez Gaël. Mais les meubles n’ont pas changé. Rien n’a changé. C’est pour ça que j’aime. En fait, c’était l’apprt de la grand mère de Gaël et on y allait de temps en temps quand on allait sur Paris en première ou terminale. Puis, quand on a été sur Paris à la fac, on y passait. Gaël dormait dans sa chambre de bonne, et moi dans le canapé du salon. Ou dans un chambre d’amis. ça fait dix ans que Gaël déteste le buffet de la salle à manger, un buffet Napoléon III, enfin une copie, tape à l’oeil, avec une horloge dessus. Moi aussi, je la détestais, avant. On trouvait ça hideux, les petits anges dorés qui tiennent l’horloge. Maintenant, je ne la trouve plus moche : je ne la vois pas. Mais si on l’enlevait, je ne verrais que le vide laissé. L’appartement de Gaël est de construction plus récente que celui de Lui, très grand, mais pas terrible, un peu blockhaus, plafond bas. Le truc, c’est que je m’y sens chez moi.
Le salon est devenu une salle video, avec des enceintes gigantesques. La table de la salle à manger est ordinairement couverte de piles de livre. Gaël lit comme un furieux. Il travaille dans la gestion, mais il participe à des jurys de livres organisés par des journaux.
Il m’accueille en short et t-shirt dans son appart surchauffé. Il me sourit, charmeur. Ah, on est repassé dans la zone lumineuse alors. Il me demande si ça va, veux-je un thé, un plaid, du chocolat?
Non, je ne veux rien, sauf regarder une video. La collec de DVD de Gaël est ahurissante. Il achète, il télécharge, je ne sais pas comment il s’y prend, mais c’est un video club à lui tout seul. En l’occurence, je veux regarder Aimez vous Brahms. Oui. Si. C’est comme ça. Gaël, dans son quart d’heure délicat, après une grimace horrifiée, m’informe seulement qu’il me laisse l’appart, hein? et qu’il va faire un tour. M’en fous. Je veux regarder Anthony Perkins amoureux (et pas avec un couteau) d’Ingrid Bergman. Elle a vraiment l’air d’une grand mère dans ce film, elle m’énerve, mais je veux Anthony Perkins.
Avant de partir, Gaël vient faire un tour dans le salon, et regarde d’un air dégoûté le film.
– C’est vraiment nul, dit-il.
Bon. Merci, hein. Et puis il part. Je reste devant le film.
Ambiance, quoi.
Et juste avant la fin du film, Gaël revient. Il ramène (si quelqu’un rigole je le frappe) du saumon fumé et du champagne, parce qu’il sait que j’aime ça, sauf qu’il a pas choisi un super champpagne, mais bon, et il me dit :
– Bon, tu restes ce soir, hein? Parce que ça tombe bien en fait, j’ai un truc à te raconter. Faut que tu me donnes ton avis.
Et du coup je suis restée. Et comme ça, quand Pierre-Henri a rappelé, je ne me suis même pas forcé à lui dire : euh non, finalement je fais un truc.
En fait de truc, j’ai écouté Gaël me raconter son histoire. Heureusement qu’il y avait du champagne.

(NB : j’ai essayé de faire court, mais ça a merdé encore, je suis désolée. Du coup, je coupe, voilà, c’est tout).

Aimez-vous Brahms?

ça se passe à Paris.

Anthony Perkins tombe amoureux d’Ingrid Bergman, une femme qui doit avoir dix ou quinze ans de plus que lui, et qui vit avec Yves Montand, un Don Juan qui la pante régulièrement.

Ingrid Bergman est amoureuse et pas amoureuse, mais elle finit par vivre avec lui, avant de craquer et de retourner avec Yves Montand.

Je ne sais pas pourquoi, je trouve ce film bizarre, mais j’adore Anthony Perkins. Ingrid Bergman est agaçante. Yves Montand insupportable.
(Désolée, il n’y a pas de version française)

Sandra, suite

La suite de Sandra.

Sandra est donc sortie pendant trois ans avec Marcello. Pendant ses études en fac.

ça s’est passé comme ça : dès le début, elle m’a expliqué que Marcello voulait vivre avec elle, mais qu’il ne pouvait pas.

En effet, il était marié. Il fallait qu’il divorce.

Il a divorcé. Mais il ne pouvait toujours pas.

En effet, il avait des frais. Alors il vivait dans un foyer Sonacotra, ou du genre.

Ah? avais-je fait, surprise. Il n’était pas chef d’entreprise?

En effet, il était chef d’entreprise. Mais il avait vraiment des frais. Sa femme, la pension, et en plus il avait une grand mère très pauvre en Italie.

Donc, c’était un chef d’entreprise qui vivait dans un foyer.

Peut-être que le fonds de Sarko pourrait, enfin aurait pu l’aider – bon, on ne digresse pas, Fanette, merde, bordel, de la tenue, tiens toi à ton sujet !!!

J’ai dit à Sandra, timidement : "Mais euh, tu ne trouves pas cela bizarre?

Ce à quoi Sandra a répondu : Ben non, pourquoi?

Ce à quoi j’ai rétorqué : bin euh, un chef d’entreprise qui euh vit dans un foyer, moi je ne les voyais pas comme ça les chefs d’entreprise.

Ce à quoi Sandra, légèrement exaspérée, a contre rétorqué : Mais puisque je te dis qu’il a des frais !

J’aurais pu m’en aller et lui dire qu’elle était cinglée, hein? j’aurais pu.

Mais je voulais savoir la suite.

La suite : chaque jour, Sandra appelait Marcello. Il répondait, ils parlaient, puis elle devait lui laisser des SMS à des heures précises, qu’il lui donnait.

Parfois, il lui donnait rendez-vous, parfois pas. Généralement pas. Au bout de trois jours en moyenne, il lui fixait un rendez-vous ; elle était toute gaite. Elle se préparait, se pomponnait. Elle sortait ses dessous coquins, elle allait chez l’esthéticienne. Une fois sur deux, Marcello annulait. Sandra n’était pas triste, mais drôlement ennuyée pour lui : il avait des rendez-vous d’affaires trop longs, ou qui se décalaient : quel ennui.

Mais une fois sur deux, ils allaient au restaurant puis à l’hôtel. Soirée de rêve, nuit de volupté.

Au final, je pense qu’ils se voyaient 3 à 4 fois par mois.

Ensuite, sa société a commencé à marcher, et il a envisagé d’habiter avec Sandra. Ils ont même commencé à visiter des appartements.

Marcello connaissait des agents immobiliers, il lui laissait parfois les clefs, et du coup ils faisaient l’amour dans les apparts, certains vides (P’tain j’me suis niqué l’dos en baisant avec Marcello, me disait Sandra grimaçante les jours suivants, quand je la retrouvais pour un café – tant de spontanéité, moi encore petite jeune fille bien élevée, car j’étais dans ma période chemisier fil à fil et lavallière – le premier qui rit je lui en colle une, virtuellement s’entend – tant, disais-je, de spontanéité me déconcertait et me paraissait d’une folle audace), certains meublés (heureusement pour le dos de Sandra).

Parallèlement, la fréquence des restau baissait. Moins de nuits voluptueuses, mais une nette hausse des après midi trash.

D’abord ils mirent du temps à trouver un appart.

En effet, ces choses se choisissent avec soin, et non pas à la légère.

Ensuite, il fallut s’attaquer au financement.

En effet, c’est bien beau d’être chef d’entreprise, mais avec une épouse à pension et une grand mère pauvre en Italie, on a des frais, qui ne permettent pas toujours de réaliser ses rêves.

Pour en finir, ils durent repousser leur projet d’achat.

En effet, il faut savoir faire face à la réalité, même lorsqu’elle est dure.

Mais ils songèrent alors (révisant leurs rêves à la baisse) à la location.

Ah ah, ah ah, ah ah, comme disait Bobby Lapointe.

(Il ne fait pas Ah ah dans la video, mais bon. Je mets des trucs vieux pour ne pas qu’on les oublie ; j’adore Bobby Lapointe).

envoyé par Salut-les-copains
Pouet pouet
Et je découvre ça , et je suis écroulée de rire !!!!!

Récapitulatif?

Je me rends compte que de nombreuses personnes débarquant ici ne comprennent rien à ce que je raconte, vu que les personnes auxquelles je fais allusion sont nombreuses, voilà pourquoi je vais pondre un petit billet récapitulatif, et il faudrait aussi que je réorganise mes catégories…

Bref.

Ici, je parle de Lui  : parce que je ne lui ai pas trouvé de nom, ça me bloque, alors que j’ai donné des pseudos à tout le monde, Lui, je n’y arrive pas. Lui, je l’ai rencontré au boulot, car il bosse dans des bureaux voisins des miens, dans une cour intérieure à Paris. Tout l’intérêt d’un blog est de pouvoir parler de lui, en toute incohérence, ça m’aide à y voir plus clair (car à mes collègues, mes amis, ma famille – bon, mes amies, à la rigueur, mais elles me disent toutes que je dois laisser tomber, alors zut).

Lui sort avec une fille qui s’appelle Sandrine et qui a été absolument charmante avec moi quand je l’ai connue. Maintenant elle l’est moins, c’est à dire qu’on se voit moins, mais elle est toujours charmante.

Lui travaille avec Ben, qui est super sympa, souriant, et qui aime le cinéma. Il fait aussi très bien les pâtes. Il a des copains, et on se voit de plus en plus, c’est-à-dire que chaque fois qu’on se voit beaucoup, Ben devient un peu collant, ça m’énerve, et je m’éloigne, alors il est moins collant, alors je le trouve plus sympa, alors je retourne boire des coups chez lui, alors il redevient collant….ça fait des cycles de deux mois je dirais. Là, il a eu une copine pendant les vacances, mais il s’agit de ce genre de relations où les gens se disent : « je ne sais pas si je suis avec quelqu’un là… ».

D’autre part, j’ai rencontré Pierre-Henri l’année dernière, qui m’a fait un effet répulsif, au début, mais après moins (nettement moins, je dirais même). Je n’en dirais pas plus pour le oment, il me faudrait faire sur lui une mise au point.

Ainsi que Tim, et pas grand chose de nouveau sur Tim.

Les amis de longues dates dont je parle ici sont Coco et Gaël. Cela fait fort longtemps que je n’ai pas parlé de Gaël… et je parle peu de Coco, alors qu’au début je me disais que j’allais parler d’elle tout le temps.

Au boulot, on a : mon chef, Marc, son frère, Paaaat, la secrétaire, Isabelle, l’assistante du chef, Diva, et il y en a d’autres mais ça suffira.

Pour en savoir plus, il faut fouiller un peu dans le blog. Mais sinon, voilà l’essentiel, et la situation ne se modifie pas beaucoup.

C’est jeudi, c’est feuilleton : Et Fanette commença à réviser ses examens.

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena. Et d’autres.

(Ce billet est le cent unième.)

C’est bien beau de glandouiller en buvant des machins et en perdant son temps, mais le mois d’avril arrive. Et quand le mois d’avril arrive, on se dit : "Aaaaaaaah le mois prochain c’est le exams aaaaah j’ai rien foutu pas cool".

Et là, deux stratégies : soit on s’enferme chez soi pour bosser, soit on ne le fait pas et on continue de glandouiller, en relisant ses cours pensivement sur son canapé, en pyj’ à trois heures de l’après-midi.

Il y a aussi ma stratégie à moi : je m’enferme en bibliothèque de 10 heures (midi si je vais à Beaubourg sauf le week end) et je sors à 5 heures en voyant double (d’avoir lu), le dos et la nuque raides, les fesses et les reins douloureux.

Le groupe se disloqua progressivement. Je ne sais trop ce que firent les autres, mais je sais ce que je fis moi : biblio, donc, seule, ou avec Philippe, ou Laurent, mais pas très souvent car ils bossaient mieux chez eux.

Durant cette période, je vis cependant beaucoup Ophélie, qui habitait à deux stations de métro de chez moi. Elle révisait chez elle, mais je savais qu’elle se levait vers 1o heures, était habillée à midi et se mettait au boulot dans l’après-midi. Sa stratégie de révision me paraissait le signe d’un esprit supérieur : il fallait être drôlement sûr de soi pour réviser aussi inefficacement en apparence. Vers six heures, en revenant de bibliothèque, je passais parfois chez elle, et nous buvions un verre ensemble. Cela durait moins longtemps que dans les mois précédents, mais nous avions le poids pénible de nos révisions qui pesait sur nous, donc cela nous rendait plus philosophes, sur le thème "le poids de la vie qui pèse sur nous". Donc, si les moments que nous passions ensemble étaient plus courts, ils étaient plus intimes et plus intenses. Après avoir discuté, toutes pleines du poids de la vie, je faisais à pied les deux stations qui me séparaient de chez moi, dans la douceur parfois fraîche de mai, pour détendre et faire fonctionner les muscles de mes jambes et de mes cuisses endoloris par tant de station assise et d’immobilisme.

Parmi ceux qui révisaient, il y avait Mirabelle. Mirabelle était une fille blonde, avec des cheveux dorés, un visage rond, enfantin, simple, et qui, un peu comme moi, avait adhéré au groupe avec candeur. Elle avait deux frères plus vieux qu’elle, et dans le groupe, c’était une sorte d’éternelle petite soeur. Elle suivait ce que nous faisions, écoutait, riait, parlait peu, mais dès l’approche des examens elle disparut, engloutie par les révisions.

Mirabelle, en mars, avait beaucoup sympathisé avec Ophélie, qui vécut les révisions de Mirabelle un peu comme une trahison. Certes, elle ne s’opposait pas à ce que Mirabelle révisât, me dit-elle un jour. Et même, elle comprenait très bien. Mais, après tout ce qu’il y avait eu entre elles, elle ne comprenait pas ce silence.

Après avril, et ses révisions, il y eu mai et son stress. Les révisions augmentèrent de rythme. Je ne voyais plus personne, ou quasi. Quand j’en avais marre de réviser, j’appelais des copines perdues de vue que je redécouvrais, avec un léger sentiment de culpabilité, et nous faisons des pauses ciné ou papotages dans nos révisions.

Puis les exams commencèrent ; en période d’exam, je suis fatiguée car je dors très mal. Je passe des nuits semi blanches, en dormant éveillée, en quelque sorte, dans un sommeil pas très réparateur, peuplé de rêves, mais qui me laisse la sensation de ne pas avoir dormi. Mes muscles se tétanisent facilement, j’ai des crampes dans les mollets, les cuisses, sans oublier la crampe de l’écrivain. Après chaque examen, j’avais à nouveau envie de dormir, mais les siestes me faisaient passer de vraies nuits blanches, dont je sortais le cerveau ébouillanté. Donc, il me fallait me contenter de mes nuits, telles qu’elles se déroulaient, et ne pas trop forcer sur les jours.

Les écrits s’étalaient sur douze jours, et une semaine après commençaient les oraux. Je redormis normalement après le dernier écrit. Mais durant ces 12 jours je n’avais plus ni vu ni appelé personne ; nous ne nous étions guère que croisés, lors des examens. Le lendemain du dernier écrit, après avoir dormi, je rappelai Ophélie.

Quelque chose avait changé. Elle était encore plus lymphatique. Elle ne semblait pas pressée de me voir, alors que j’avais hâte de sortir de cette période de torpeur et d’abrutissement crispé. je passai la voir, pour forcer un peu le destin et passer une bonne soirée, mais elle était éteinte, fatiguée, trainaillant d’un air mou, parlant de révision. Je me sentis mise dehors.

Cette sensation se poursuivit les jours suivants. Je retournai au café, morne, avec seulement Arnaud et Franck. Nous passâmes un très bon moment, mais sans les autres, je me sentais orpheline. Tout le monde révisait, et c’était comme si tout avait changé. Moi aussi, du coup, je me lançai dans la révision des oraux, mais avec perplexité. Les oraux eurent lieu sans que je revois personne. Je n’eus, d’agréable et d’inchangé, que Mirabelle, au téléphone, qui, de sa voix gaie et enjouée habituelle, m’avoua avoir encore trop de révisions pour qu’on se voit. Au moins n’avait-elle pas l’air de se demander qui j’étais.

Les oraux s’achevèrent et je me sentis perplexe. N’allai-je revoir personne avant les résultats? N’étions-nous plus amis? fallait-il attendre septembre? Mirabelle m’appela pour me demander pourquoi Ophélie ne répondait pas. J’avouai mon ignorance. J’étais agacée, et je revis, derechef, d’autres amis : après l’intensité des examens, mes journées me semblaient vides, il fallait que je les remplisse. Ce qui était étrange, c’est que j’avais eu une vie jusqu’en mars et avril, et que celle-ci semblait s’être évaporée sans laisser aucune trace, comme un songe. Mes amis du printemps étaient devenus des fantômes.

Ophélie (le feuilleton du jeudi).

 

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena. Et d’autres.

Dans cette histoire, si tant est qu’il y ait une histoire, vu qu’il ne s’est rien passé, tout est intérieur, si je puis dire, il y a eu trois ou quatre années. La première année fut celle de la rencontre et de l’établissement d’un certains types de rapports, empathiques, protéiformes, dont j’ai déjà parlé. La deuxième année fut celle de la modification de ces rapports et de cet équilibre, pour aboutir à un deuxième type de rapport, qui empiétèrent sur la troisième année. En fin de troisième année, la situation se modifia encore, pour se résoudre la quatrième année.

Bon. Dans la première année, avant Noël, je me réjouissais de ce groupe d’amis, et d’autres que je me faisais dans des contextes autres que le contexte de mes études (j’étais étudiante, mais je travaillais aussi, et je rencontrais d’autres étudiants dans mes petits boulots). Après Noël, la qualité particulière de ces relations-là, et le fait qu’il s’agisse d’un groupe, m’amena à lui donner, dans ma vie, plus de temps et plus de valeurs ; les amis que je me faisais dans les petits boulots étaient mus par des impératifs respectables mais qui les empêchaient de se vouer totalement à la relation amicale, si je puis dire : nous aimions nous retrouver, mais pour des moments précis, un film, un concert, une sortie, une après-midi à papoter, mais ensuite ils retournaient dans leur vie et dans leur objectif, réussir tel concours, ou tel exam, etc.

Au contraire, avec la bande de Laurent, l’osmose se faisait. Plus l’année avançait, plus nous devenions dépendants les uns des autres. Pour ma part, j’étais très attachée à Laurent, Philippe, Arnaud, et quelques filles, avec lesquelles j’avais de longues conversations et des fous rires.

La plus intéressante à mes yeux était la plus originale, et elle appréciait peu Leena, ce qui était réciproque. Elle se nommait Ophélie, s’habillait tout en noir, avec des vêtements longs, larges et vaporeux. Elle appelait Leena : Barbi-Co (diminutif de Barbie de Mexico). Elle faisait énormément de cinéma, mais je la trouvais formidable. Avec elle, tout était extraordinaire. Quand elle se disait fatiguée, elle avait des mimiques si expressives pour exprimer sa fatigue, que je me sentais fatiguée pour elle, et que je m’abstenais de penser qu’elle n’était vraiment pas résistante. Comme elle habitait non loin d’une autre fille du groupe, mais seule, alors que l’autre vivait chez ses parents, elles se retrouvaient souvent chez elles, et passant de longues soirées à discuter en buvant du vin. Peu à peu, je fus conviée à ces soirées, que je trouvais merveilleuses, et d’un exotisme délirant : chez moi, en buvant, on grignotait des cacahuètes et du saucisson (et des fruits secs chez ma belle-mère). Il y avait du saucisson chez Ophélie, mais ce n’était pas tout : du guacamole, du fromage coupé en tranchettes et saupoudré de piments ou d’herbes diverses, des légumes crus, des apéritifs chinois. Tout cela lui semblait parfaitement naturel, mais je voyageais rien qu’en regardant la table des apéritifs. Son petit appartement (une cuisine assez grande, une pièce et une salle de bain) était décoré de tissus indiens ou indonésiens, qui pendouillaient un peu partout, toujours dans le style fluide. Les portes étaient masquées par des tissus (de ces tissus émanait une odeur d’humidité poussiéreuse, mais qu’importait). Des lampes en papiers japonais dégoulinaient en guirlandes du plafond, et s’entassait dans les coins. Le soir, elle allumait des bougies et faisait bruler de l’encens… Ophélie avait quelques idées de décoration (d’ailleurs une amie lui avait dit qu’elle avait un vrai talent et voulait qu’elle travaille avec elle dans sa boîte, mais Ophélie hésitait…). Les rideaux étaient des rideaux de théâtres, en velours rouge. Il était d’usage de se récrier sur les rideaux, surtout le soir, et en particulier sur telle petite lampe XVIIIème ou supposée telle, dont la lumière, se reflétant sur le rouge des rideaux, créait une ambiance chaleureuse.

Nous buvions beaucoup et disions beaucoup de bêtises ; cette façon de gâcher son temps me paraissait merveilleuse et plein de charme. Comme si le temps était une denrée dont nous disposions en surabondance, et qu’avec indifférence nous pouvions gaspiller.

Tout de même, j’avais été élevée (à mon corps défendant, bien sûr) dans l’idée qu’il fallait être sérieuse et je ne me sentais pas très à l’aise avec Ophélie lorsque je pensais à Marie-Rose, par exemple, qui, lorsqu’elle m’appelait, m’exhortait à bien travailler, comme si j’avais huit ans. Est-ce que mes profs étaient contents de moi ? voulait-elle savoir. J’essayais de m’en débarrasser en lui disant que sur le nombre d’élèves, ils ne me connaissait pas. Mais Marie-Rose était tenace, et je ne pouvais pas lui mentir (je veux dire que lui mentir m’aurait empêché de dormir, j’aurais, à l’époque, VOULU mentir, comprenez-moi bien, mais je ne pivais pas, ça me faisait trop de peine pour elle). Alors, le matin, je travaillais, en me cachant un peu, en bibliothèque ou chez moi, pour apprendre tout et ne pas avoir de problème avec ma conscience, je pouvais ainsi (en bouillant intérieurement et me sentant l’âme d’une misérable petite provinciale) dire à Marie-Rose « Oui tata j’ai des bonnes notes » sans mentir ; et puis en fin d’après-midi, je m’essayais également à prendre des airs fluides et détachés, à murmurer comme Ophélie, « Oooooh… Aujourd’hui j’ai glandé mais c’était boooooonnn… » (ma conscience me torturait très peu quand je mentais à Ophélie).

Laurent trouvait Ophélie affectée, mais Arnaud l’aimait bien. En revanche, Philippe la trouvait idiote. Un jour, enfin une fin d’après-midi au café, où j’entrais de très bonne humeur parce que j’avais fini de mettre en fiche un bouquin sur un sujet qui m’avait, à le commencer, parut fastidieux et difficile, je réussis à dire sur un ton suffisamment détaché et ophéliesque : « Aaaaaahhh… Auhourd’hui je me suis levée taaaard… c’était bieeeeeen…. » En fait, je me levais vers six heures tous les jours, et ce jour-là, l’absence d’un prof m’avait permis de m’octroyer deux heures de sommeil de plus, avant de venir bosser en bibliothèque, ce qui m’avait permis de lancer ma remarque, histoire d’avoir aussi détachée des contongences matéreilles qu’Ophélie. Philippe, qui se trouvait là, et ne voyait pas du tout clair dans mon jeu (bosser en ayant l’air de ne pas y toucher), me regarda d’un air furieux et se mit à me faire de virulents reproches. Trouvais-je cela drôle ? A quoi jouais-je ? Que ferais-je lors des examens ? Que diraient mes parents ? Ophélie s’amusa beaucoup de ces remarques et se mit à rire. Du coup, Philippe détourna vers elle son discours et ils se disputèrent. Elle le trouvait philistin et ennuyeux, lui la trouvait prétentieuse et ne voyait pas l’intérêt de s’inscrire à une fac pour ne rien faire. « Pfff , faisait Ophélie, mais on est jeune, quoi… Faut qu’on profite, quoi… Tu parles comme mon père… » . J’aimais bien Philippe, mais je trouvais qu’elle avait raison. Il était trop sérieux.

Et voilà. Malgré tout j’étais bien. J’avais bien un peu honte de travailler avec une ardeur aussi philistine que dissimulée, comme si tout cela avait quelque importance, alors que nous savions tous bien que nous étions intelligents, jeunes et beaux et que l’avenir nous souriait, et que nous flottions vers lui avec bienveillance, et qu’il aurait du être bien content, l’avenir, que des êtres aussi merveilleux que nous daignent ne serait-ce que flotter vers lui. Je me consolais en me disant que je partageais ce travail avec Montane qui bûchait ses études avec un imperturbable sérieux, sauf qu’elle les finissait, mais Montane était sérieuse. Moi, la fille de Véronique, et le fille de Jean, j’avais un énorme potentiel génétique de n’importe quoi, mais il n’y avait pas de sérieux dans ce potentiel (du moins le pensai-je : c’était idiot : mon père avait été plus fêtard et meilleur étudiant que moi). Malgré ma honte, petite concession à des gens chers à mon cœur, j’adorais cette ambiance de farniente, ces soirées à boire, ces retrouvailles dans des cafés ou des bars où, lorsque le groupe était enfin là, nous nous sentions Nous, comme une seule personne.

Le feuilleton du jeudi : où Fanette parle de Franck et des groupes d’amis

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(Image n’ayant qu’un vague rapport avec le sujet ; il s’agit d’une illustration d’un roman de Lovecraft ; si un jour vous êtes en forme et que vous voulez être terrifié : lisez Lovecraft, surtout les histoires de Ch’thulhu – je dis ça je dis rien).

Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena.

Et Franck.

Franck n’était pas étudiant, mais informaticien et passionné de musique. Il était très ami avec Laurent, la première année, mais ne prêtait guère attention à la petite étudiante que j’étais (mocassins et veste bleu marine ; dans le courant de l’année j’ai récupéré une parka de Montane, ma cousine, et décidé d’aller en cours avec des chaussures de sport). Assis avec Laurent au café, ils parlaient de trucs qui me passaient totalement au dessus de la tête et, dans le meilleur des cas, Franck me saluait, le plus souvent m’ignorait. C’est une situation que j’ai souvent rencontré avec des mecs : ils ne s’intéressent pas aux filles en tant que telles. Bien qu’il n’ait pas beaucoup de sympathie pour Leena, elle était moins invisible que moi. Cette situation me mortifiait beaucoup, mais je ne savais pas comment y remédier. J’ai trouvé la solution beaucoup plus tard, en fait. C’est une question, si je puis dire, de marketing personnel.

Pourtant, moi, j’aimais bien Franck, en fait il faisait partie du groupe, et comme j’aimais bien le groupe, on ne pouvait pas en détacher Franck. Il était en quelque sorte le technicien. Un peu plus vieux que nous, il avait déjà plus vécu et voyagé, ce que je trouvais fascinant (Leena était à moitié mexicaine, et lui avait voyagé aux Etats-Unis, en Suisse et en Inde, dans son enfance et après). Dans la conversation, il pouvait dire : "Oui, j’ai déjà vu ça à Bombay" – ce qui avait une autre touche que "il paraît qu’ils font ça aux Etats-Unis.

Après venait Aymeric. Lui aussi faisait partie de la bande mais je ne l’aimais pas : avec Philippe et Arnaud, parfois avec Laurent, ils buvaient énormément, au café où chez eux, et parfois semblaient n’accorder d’importance à rien d’autre qu’à cela. Philippe était loufoque, Arnaud aussi, mais Aymeric pas du tout, il était hyper sérieux, même son physique me répugnait, curieusement, et c’est à cause de lui que j’ai changé de look, en le regardant je voyais en quelque sorte mon pendant masculin. Il portait des jeans, mais à part cela, toujours des chaussures en cuir noir, à lacets, une chemise, une cravate et une veste. Il étudiait, allait en cours et en bibliothèque, puis allait rejoindre les autres et buvait. Il n’était pas farfelu, et ne prônait que le travail et l’étude. De temps en temps la présence des autres le dégelait un peu, mais trop peu.

Restaient Arnaud et Philippe.

J’ai parlé des questionnaires d’Arnaud, mais il avait une autre caractéristique : il lisait beaucoup de livres fantastiques (fan des princes d’Ambres, et surtout de Lovecraft, le seul auteur qui m’ait mise en panique en pleine journée) et prétendait toujours être un loup garou ou un démon, parfois un extra-terrestre. Les autres essayaient de le piéger, mais il avait réponse à tout, et s’en tirait systématiquement.

Restait Philippe. Philippe était plus classique : il étudiait assez sérieusement, lisait beaucoup et de tout, écoutait de la musique, ne possédait aucune excentricité particulière, mais tout le monde l’aimait beaucoup, moi y compris.

Au fur et à mesure que l’année avançait, nous passions de plus en plus de temps ensemble. D’abord à la fac, dans les couloirs, puis au café, au cinéma, puis chez l’un ou l’autre. Avec Leena, Astrid, dont je parlerai, Hélène, Sophie. Peu importe ce que nous faisions, parler, rire, boire, jouer, l’important était la relation qui nous liait et qui était extraordinaire : nous étions comme une bande de frères et de soeurs, nous nous consolions, nous nous prenions dans les bras des autres, comme si nous n’étions qu’une seule entité protéiforme. Quelqu’un ou quelqu’un était amoureu(se), nous en parlions longuement en nous interrogeant sur les motivations des uns, des autres, et les possibilités d’évolution. Quand l’un ou l’une sortait vraiment avec un autre, extérieur au groupe, nous suivions cela de près avec une sorte de curiosité finalement très indiscrète, et nous parlions pendant des heures de tel ou telle, comme s’il était un objet d’étude.

Naturellement, les choses évoluèrent, se transformèrent et se gatèrent, mais il y eut un moment où ce fut merveilleux pour moi : je m’étais démultipliée en une dizaine de personnes, j’avais accès à leurs vies, leurs pensées, ils avaient des parcours et des histoires totalement différents des miens, ils se moquaient totalement de ma mère, de mon père, et de mon histoire, je n’étais plus la fille de Véronique, ou la fille de Jean, prise dans les filets irritants de l’histoire d’autres personnes, et prisonnière de ces filets : j’étais moi-même, absolument sans passé, absolument libre, absolument nouvelle, comme si le passé, d’un coup de baguette, avait disparu.

Je suis persuadée que les groupes de jeunes fonctionnent tous de la même façon ; que cette façon nouvelle et enivrante d’être soi-même est celle de tous les groupes, terroristes, résistants en France, ou autre. Je m’explique mal : on s’étonne parfois du courage des résistants : je suis convaincue, maintenant, qu’ils se retrouvèrent dans ce genre de situation, exaltante : le poids des parents disparaissait, et une amitié folle les liait, d’où ces souvenirs, ces associations, et le rapport très particulier qui leur reste avec ces années et ces gens, même si parfois les amis de jeunesse se transforment complètement, deviennent de vieux cons : mais ces années enchantées pèsent sur eux. De même, des révolutionnaires comme le Che, ou les jeunes des Farc, ou probablement même les terroristes islamistes, vivent quelque chose de semblable : après le carcan, vécu diversement, de la cellule familiale, la découverte de l’amitié d’un groupe peut-être dévastatrice pour la personnalité, et constituer des amitiés à la fois solides et manipulatrices. Il y a peut-être aussi de cela, avec l’impact d’une personnalité malfaisante, dans les sectes qui se suicident collectivement.
Car, entre nous, dans le groupe, il y avait une sorte de dilution de chacun d’entre nous. Je ne pensais pas à moi, ou peu, je pensais aux autres, très souvent, et les autres pensaient à moi. C’est difficile à expliquer ; cela peut même avoir l’air effrayant. C’était comme si je m’étais mise à aimer d’une sorte d’amour chaste et asexué, non pas une, non pas deux personnes, mais un groupe de dix personnes, à peu près. Le simple fait de se retrouver ensemble provoquait le déclic : nous étions ensemble, nous étions bien.

Une énergie folle coulait dans mes veines à ce moment ; je me sentais vivante, comme jamais. C’était formidable. Je révisais avec facilité. J’étais heureuse, très heureuse, la vie me semblait belle et formidable.

Bon, rassurez-vous, ça ne s’est pas fini en suicide collectif. Personne n’est mort.

Alors là, une question me taraude : suis-je la seule à avoir vécu un truc comme ça? Je pense que c’est quelque chose que les jeunes éprouvent, peut-être que c’est comme ça qu’on passe à l’âge adulte. Est-ce que ça vous dit quelque chose, ou pas, ce genre d’état d’esprit?

les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud, Leena, et les autres

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena.

Les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud étaient géniaux. Toutes les filles se battaient pour les faire. Je me demande où il allait les chercher. Il en inventait un ou deux par jour. Rétrospectivement, et au vu de certaines lectures de mon petit frère, je pense qu’il avait du être un grand fan de Picsou Magazine ou Mickey Parade dans son jeune temps.

Dans certains cas, il fallait choisir des chiffres, et les associer mentalement à des garçons de la bande. Ensuite, il posait des questions, du genre : est-ce que tu coucherais avec le 12? est-ce que tu ferais une pipe au 37? etc.

Ensuite, quand il avait obtenu toutes les réponses, il appliquait une méthode de calcul, et te sortait le résultat.

- Alors. Tu coucherais avec Philippe. Tu te marierais avec Aymeric. Tu ferais une pipe à Arnaud. Tu serais éternellement amie avec Laurent.

Nous n’étions jamais contente des résultats, et il y avait des débats enflammés. Parfois, quelqu’un partait, me semble-t-il, vexé. Je n’ai jamais compris qu’on se vexe, car, si j’adorais l’ambiance, je ne faisais très attention, ni à ce que je disais, ni à ce que les autres disaient.

A la suite d’une discussion, Arnaud, pour corroborer les résultats de l’un de ses questionnaires, en appliquait un autre à la demandeuse ou au demandeur, dont les résultats étaient généralement totalement invraisemblables par rapport au premier, et de nouveaux débats se lançaient. Au bout d’une heure ou deux, tout le monde commençait à en avoir marre, et de petits groupes se formaient, des filles partaient faire les boutiques, les garçons mettaient au point des soirées bières, ou bien deux d’entre nous s’asseyaient dans un coin pour discuter passionnément de politique, sexe ou sentiments.

Ce n’était pas les seules personnes que je fréquentais à l’époque, mais c’était de loin les plus amusants.

Leena semblait ne pas aimer cette ambiance, elle passait son temps à déplorer notre manque de maturité, tour à tour plus proche de l’un ou l’autre garçon. La fille avec qui j’avais sympathisé pendant les inscriptions venait de loin en loin, de plus en plus glauque, de plus en plus sombre, s’enfonçantdans une sorte d’état dépressif dont elle ne parlait qu’à Laurent, dans de longs tête à tête. Elle se nommait Cathie et ne parlait à personne, sauf un peu à moi. Elle était grande, mince, pâle, rousse et s’habillait en noir.

Leena était blonde, jolie et sophistiquée. Je ne me rendais pas très bien compte qu’elle ne m’aimait pas, je ne suis pas très sensible aux sentiments des autres, en général. Elle me fascinait littéralement, et m’a, en définitive, beaucoup influencé. Elle allait chez le coiffeur, se maquillait tous les jours et s’habillait avec beaucoup de soin. Elle me lançaient des remarques très désagréables sur ma façon de m’habiller, remarques qui se firent de plus en plus vexantes au fil de l’année, puisque, les estimant parfaitement méritées, je ne protestais pas. Un jour, Laurent se fâcha, et curieusement, je compris beaucoup de choses.

Je ne sais plus ce que m’avait dit Leena, je ne faisais pas très attention. Mais Laurent la coupa en lui répliquant qu’au moins j’étais nature. Leena s’énerva, et après quelques répliques elle se lança dans un grand discours que Laurent écota avec ironie, mais moi avec intérêt.

Leena avait une conception de la féminité, et je ne la qualifierai pas, car le truc le plus surprenant pour moi était qu’elle en ait une. Je ne m’étais jamais, jamais posé de questions sur la féminité ou mon rôle ou image de femme. Je me levais le matin, enfilais des vêtements propres et sortais. Pour Leena, la femme avait un rôle de femme à jouer. Pour cela, il fallait d’abord se vêtir avec soin, se coiffer, s’habiller. En l’écoutant je réalisais à quel point elle se donnait du mal, à quel point cette attitude était aussi anti-naturelle que possible, aussi travaillée, et, d’une certaine façon, aussi admirable. Elle avait un avis et une idée précise sur tout, un peu comme Hélène de mon blog de fille, qui sait comment telle ou telle doit ou peut se maquiller les yeux, ou Sonia, dont les conseils beauté me révèlent un monde de complexité (la technique du mille-feuille, je ne m’en suis pas remise. Je vais appliquer. Demain. Enfin, dès que j’aurai le matériel). Elle utilisait tel shampooing pour des raisons précises, et telle crème. Elle se maquillait suivant un plan et une logique. Il y avait le rouge à lèvres pour aller en cours, celui des examens (en vertu d’une théorie liant l’image de soi et la réussite à l’examen), celui des rendez-vous, celui des grands soirs. Pareil pour les fringues et même les dessous. Il lui fallait se sentir à la hauteur de l’image qu’elle se faisait de ce qu’elle devait être, et seule un effort et une quasi-ascèse quotidienne lui permettait d’y parvenir.

C’était totalement nouveau pour moi ; comme je l’ai dit, je ne m’occupais absolument pas de moi, l’idée ne m’en était même jamais venue. Les crèmes hydratantes, pour moi déjà un haut degré de subtilité dans le soin du corps, s’adressaient à des femmes à la peau sèche, et ne m’étant jamais interrogée sur le nature de ma peau, je n’en avais pas. Mon seul vague produit de beauté était une crème grasse pour les mains.

Leena était agacée qu’une fille comme moi, les cheveux dans la figure (propres), habillée comme un sac, en pantalon, avec des chaussures de sport et des gros pulls, puisse finalement plaire autant (il s’agissait d’amitié) qu’une fille sophistiquée et obsédée par son image qu’elle. Laurent, avec la délicate subtilité des garçons, je ne fais de dessin à personne, lui suggéra de chercher ailleurs des individus de sexes masculins plus susceptibles de céder à son charme ; en fait, à une station de métro, se trouvait une fac assez à droite, disons, et il lui suggéra abruptement de s’y rendre, voir si elle aurait plus de succès. Beaucoup de sentiments passèrent sur le visage de Leena ; le soir, chez moi (l’esprit de l’escalier), je compris brutalement qu’elle était probablement amoureuse de Laurent, qu’elle se donnait tout ce mal pour lui, et qu’il venait de lui dire qu’il n’en avait rien à foutre, non pas d’elle, mais du mal qu’elle se donnait, ce qui, n’est-ce pas, est toujours agréable (mais je pense qu’il n’y avait pas de méchanceté dans la remarque de Laurent ; mais comme les hommes et les femmes sont destinés à ne pas se comprendre, elle avait probablement pris en pleine figure ce qu’il lui avait dit ; rassurez-vous bonne gens, Leena était de la race des battantes, elle eut peut-être de la peine, mais ne lâcha pas le morceau).

Je trouvai Leena fascinante et touchante. C’était une très belle fille, pénible, arrogante, mais jolie et agréable à regarder. Je découvris en une après-midi plusieurs choses, certaines très positives :

  • tout d’abord, que moi aussi je pouvais devenir une très jolie fille, à condition de me livrer aux mêmes efforts que Leena (il n’était pas certain que j’en aie envie)
  • ensuite, que sous son assurance et sa froideur, se cachait finalement une fille angoissée qui cherchait à plaire (positif pour moi)
  • que je devais apprendre plein de choses dans le domaine de la beauté
  • que Laurent m’aimait bien
  • que les mecs sont des salauds indélicats avec les filles
  • que les études, c’était formidable : on travaillait, et ça marchait, alors que les rapports humains c’était compliqué, on travaillait, et ça ne marchait pas.

To be continued. J’ai plus le temps.