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Amitiés

Photo : Dolarz

Je crois que je vais bientôt faire le choix d’arrêter le feuilleton du jeudi, car cela me devient de plus en plus difficile de me lancer dans ce feuilleton. Trop de souvenirs reviennent, même si je me suis mis en tête d’aller jusqu’au bout, jusqu’au bout de quoi? En fait?

Enfin on verra.

Dernièrement, j’ai évoqué les jeux de rôles parce que c’était une activité très importante pour mes amis, mais au final, à part mes pénibles tentatives pour jouer, cela ne prenait pas tant de temps que cela dans notre vie.

Non, et l’essentiel, ou du moins ce qui devint l’essentiel, c’était tout autre chose.

Récapitulons. L’année précédente, j’avais fait en quelque sorte partie, par hasard, d’un groupe d’amis, qui fonctionnant comme une sorte d’entité tentaculaire dans laquelle je me sentais fort agréablement dissoute. j’avais passé des heures délicieuses à palabrer interminablement et inutilement , un verre à la main, à la lueur des bougies. Ah, jeunesse. Cependant, que d’excellents souvenirs!!

A la fin de cette première année, les examens et les différences de réussite entre membres de ce groupe avaient eu raison de la bonne ambiance des débuts.

Puis, à la rentrée, le tout avec repris, mais différemment ; je m’étais alors rapprochée de deux garçons, Laurent et Philippe, les rôlistes.

Et là, les choses évoluèrent rapidement et étrangement. Comment cela a t-il commencé? Il n’y eut pas un moment précis, mais après plusieurs après-midi ou soirées passées ensemble, à déambuler dans les rues en parlant, il s’avéra que nous étions tout à coup de venu très proches.

Le premier souvenir précis de ce sentiment concerne une balade à pied.

Nous étions au café, et, exceptionnellement, j’y étais resté le soir. Ordinairement, je travaillais le soir, et je quittais tout le monde vers 3 h 30 ou 4 heures pour aller dans mes boîtes de marketing. Ce soir-là, je ne travaillais pas, ce qui, malgré mes obligations étudiantes, me mettait dans un situation de semi vacances bien agréable. Ce devait être en janvier, parce que j’ai l’impression confuse que c’était après Noël, mais il faisait froid, donc janvier et février.

Nous avions parlé au café, traîné, parlé des heures – c’était l’époque où le temps ne comptait pas, il s’étirait à l’infini et parraisait toujours abondant et disponible. De quoi parlions nous? Je ne sais plus. mais ça dura au moins trois heures, ou quatre, et puis le café ferma. Ce n’était pas un café de soir, le quartier, dès 7 heures, perdait toute vie.

Nous sortîmes, et il fallait nous séparer – rentrer chez nous.

Mais, comme nous parlions, nous avons continué, juste un peu, nous finissions la conversation, en nous dirigeant lentement dans la direction du Luxembourg.

Lentement, en marchant, nous avons suivi la rue de vaugirard. Atteint le Luxembourg. Traversé.

Nous finissions toujours la conversation.

Nous étions au RER Luxembourg.

Là, Laurent annonça qu’il partait, vers Bastille.

- On t’accompagne au métro, dit Philippe.

- Pas de métro, dit Laurent. J’ai pas de sous, pas de ticket. Je vais marcher.

S’ensuivit une discussion sur le fait qu’il pouvait frauder.

Laurent avait décidé d’être pauvre et honnête, et de ne pas frauder. (L’honnêteté, comme la pauvreté, était un peu une pose ; il avait des parents tout à fait aisés, et il avait eu une période fraude ; mais là il était dans sa période Abbé Pierre, et fâché avec ses parents ; je lui avais suggéré, avec mon affreux prosaïsme, de travailler ; mais non ; enfin ; quelle absurdité ; gagner de l’argent ; mes amis se drapaient dans des poses et prétendaient ne jamais trouver de travail ; je sais que ça fait sarkozyste, ça me désole tout à fait de dire ça, mais je ne les avais jamais vraiment vu en chercher ; peut-être fallait-il que le travail les agresse ; donc moi j’accumulais, très platement, les boulots d’étudiants, et je fréquentais des gens qui "ne s’en sortaient pas" et qui " trouvaient rien" car on ne "voulait pas d’étudiants").

Bref, je n’avais pas d’esprit critique et je les plaignais de tout mon coeur. Revenons à Laurent. Tout seul sans ragent pour prendre le métro. Bou-ouh.

Qu’à cela ne tienne, nous allions l’accompagner.

Droit sur le Panthéon, puis vers Mouffetard, puis le pont au bout de l’île, Bastille.

Nous marchions au hasard, dans la bonne direction mais en suivant les rues approximativement.

Plus le temps passait, plus nous parlions, plus nous étions échauffés et notre discussion fit que nous ne vimes absolument pas la route passer.

Laurent habitait vers Faidherbe Chaligny et nous proposa de monter chez lui.

Nous montâmes.

Il était l’heure de dîner. Laurent avait de l’alimentation une perception personnelle : il mangeait des boites de conserves froides en sandwiches dans des baguettes, parfois arrosées de bières. Il proposait de faire chauffer une boîte. ça sentait la pâtée pour chien. Je suggérais d’acheter des pâtes et de les accomoder au fromage. Hurlement de Laurent : mais c’est cher.

- Arrête, lui dit Philippe, on y va.

Chez l’épicier arabe en bas, nous trouvâmes de quoi faire un repas meilleur. Nous avions tous les deux très peu d’argent sur nous, mais je crois, du pain, des oeufs, du fromages, du vin, du saucisson.

Le repas fut basique mais j’en ai un souvenir merveilleux. L’omelette, j’en garde, ridiculement, le meilleur des souvenirs. A croire que jamais je ne mangeais meilleure omelette.

Le temps passa tout seul, une harmonie totale régnait entre nous trois, nous étions assis, les uns contre les autres, sur le lit dans la chambre de Laurent.

La soirée passa, l’heure du dernier métro, on a regardé un film, après il fallu rentrer, gros souci, l’heure, moi et Philippe habitions dans des directions opposées, ils ne voulaient pas que je rentre seule, c’était loin.

Ce qui est difficile à expliquer, fut le lien impalpable qui nous unissait. Nous ne faisions rien d’autre que parler, et une tendresse de plus en plus grande nous unissait. Cette tendresse avait quelque chose d’abstrait, elle ne reposait sur rien, et pouvait basculer dans de nombreuses directions… mais en ses débuts, elle était là, tout simplement, avec quelque chose de magique.

Je finis par m’endormir assise sur le lit, Philippe voulait me le laisser, mais on s’y installa je ne sais comment, et Laurent par terre.

Bon, je dormis si mal qu’à 5 heures je partis, en me levant je réveillai involontairement Philippe, ensemble nous avons descendu les escaliers, sommes allés au métro, avant de nous séparer à Bastille.

Une soirée/nuit rêvée qui fut le début d’une amitié nouvelle : oui, nous nous connaissions depuis un an, mais tout d’un coup, il y eut une intensité nouvelle dans nos rapports. Nous n’étions plus des amis, nous devenions des frères et soeurs.

Quand j’essayais d’être un elfe loyal bon… (mais ça marchait pas)

Illustration de Hugues Hausman

Résumé des épisodes précédents : pfff. Cliquez sur le feuilleton du jeudi.

Bon, alors tout le monde a compris pour les jeux de rôles.

De toute façon, moi j’ai compris approximativement.

Donc, j’étais copine avec Laurent et Philippe et il advint qu’ils parlèrent de plus en plus souvent d’elfes, de créatures magiques, d’orques (mais j’aime pas les orques), etc.

Or, j’aime les créatures magiques, avec un faible prononcé pour les elfes. Je suis amoureuse de Legolas depuis DES ANNEES. J’avais lu trois fois le Seigneur des anneaux qu’ils apprenaient tout juste son existence. Et lire trois fois le Seigneur des Anneaux, crois qu’il faut s’accrocher. Le mec, les 16 ans qu’il a passé à l’écrire, entre ses cours, on les sent bien à la lecture. C’est bien, mais léger comme du pudding anglais. Et qu’on ne fasse pas semblant de croire que je n’aime pas. Mais c’est lourd.

Bref, donc, au café, les petites conversations sur les dés à dix faces, huit faces, ou je ne sais combien de faces finirent pas attirer mon attention et je réclamai des explications. Qu’on me donna. Un maître du donjon, une aventure, des héros virevoltant sur des capes :le pied, me sembla-t-il. Je voulus participer. Ils étaient entrain de finir un aventure, mais bientôt ils en commenceraient une. En attendant, je pouvais toujours venir.

Bon, alors je vins. Un ami de Laurent habitait dans le 18ème un appart gigantesque déserté par ses parents. Il y avait une immense table de salle à manger, et un canapé et une télé, et entre autres meubles. Laurent était le Maître du Donjon, et je me rendis vite compte que ça n’allait pas être si sympa que ça (je ne jouais pas).

Sur les six types présents, deux au moins étaient à fond dans le truc ; les retards et le manque de sérieux les énervaient. Il s’agissait de Benedict et Mad Martigan. En début de jeu, histoire de me faire voir, ils se décrivirent ; j’eus un mal de chien à garder mon sérieux. Je n’ai jamais vu des filles se comporter comme ça, sauf dans les films américains, et puis j’ai toujours des copines cool. Benedict y était à fond. Il décrivait son personnage comme grand noble, royal (il s’interrompit pour me demander si j’avais lu les Princes d’Ambre ;oui, dis-je ; il crut utile de préciser l’auteur, dès fois que je connaisse d’autres Princes d’Ambre, ou que je capte pas le bon Benedict ; il s’agit de personnage dans un jeu, mais j’ai souvent retrouvé ce type de comportement chez des chefs, si on ne dit pas oui de la bonne façon, si un air un peu trop fantaissite donne l’impression qu’on ne maîtrise pas le sujet ; je n’avais visiblement pas une tête à avoir lu les Princes d’Ambre ; comme si ce roman s’adressait à un type très étroit de public). Il décrivait par le menu ses vêtmemnts, plus oui moins brillants et dorés, son casque, son épée, son armure. Le casque venait de chez les meilleurs forgerons de telle région imaginaire, et de même l’épée et l’armure ; de même probablement son PC, son jean, et tout ce qu’il avait. par ailleurs c’était un garçon assez sympathique, mais la vanité de sa description était à se tordre ; mais je ne pouvais pas rire sous peine de le vexer.

Mad Martigan était le catholique alcoolique. (Il était chaotique bon, et même dans la vie). Il commençait à jouer en ayant déjà bu énormément de bières, depuis le matin. Son personnage était donc alcoolique, fou et désespéré, tendance Arme fatale. Les entendre tous les deux ne me plongeait pas du tout dans un univers d’héroïc fantasy, comme je l’avais imaginé : en fait, leurs fantasmes étaient assez forts (une supériorité invincible pour Benedict et une violence désespérée au service d’une noble cause pour Mad Martigan) et le jeu prenait une tournure inattendue, avec de surcroît l’influence des autres joueurs et de Laurent, qui ne faisait pas l’unanimité comme maître du Donjons car ils s’engueulaient à chaque pause. En fait, le monde imaginaire était une projection de l’imagination de Laurent (qui était obsédé, à titre privé, par l’avancée du mal dans le monde) et des deux autres. Il y avait une sorte de lutte psychologique entre eux pour, si je puis dire, prendre le contrôle du jeu. benedict s’opposait à laurent, et mad martigan favorisait tantôt l’un et tantôt l’autre. c’était intéressant, mais pas comme prévu.

La partie durait des heures, ils étaient totalement imergés dans le jeu et je finis par aller dormir dans le canapé, aux cris de "c’est Brendan qui devait retenir les Orques!", "Il nous a trahi!" (et ils ne rigolaient pas du tout, au cours d’une partie, l’un d’eux trahit les autres pour gagner, Benedict accusa le Maître du Donjon de l’avoir su et laissé faire, et il fit la gueule à tout le monde pendant deux mois).

Mon récit n’est peut-être pas très clair, parce que dès que je me rendis compte qu’il s’agissait d’une sorte de lutte de volonté entre eux, et qu’une proportion importante de joueur prenait le jeu totalement au sérieux, je n’eus plus du tout envie de jouer, et je m’en désintéressai. Mais, durant la période où Benedict faisait la gueule, Laurent proposa de me créer une petite aventure parallèle, le temps que mon personnage prenne des forces (plus on joue, plus on est fort). J’acceptai, plus trop emballée, mais pourquoi pas.

Comme je l’ai dit, il essaya trois fois, et je mourus trois fois. Je crois que je n’avais pas la fibre joueuse. Je m’en foutais. Laurent fomentait des aventures complexes, avec des personnages mystérieux surgissant dans la nuit sombre, et je ne me méfiais de rien. Mais c’est pas possible d’être poire comme ça, s’écrait-il énervé (alors que dans la vie il était plutôt pacifique). Les méchants étaient répérables à de petits signes que je ne repérais pas du tout. Je me faisais avoir en beauté.

Voilà, c’est ainsi qu’une grande carrière d’elfe loyale bonne ne s’ouvrit jamais à moi. Pourtant j’étais motivée (au début). Mais je garde un très bon souvenir de cette période : pendant qu’ils jouaient en s’engueulant, je regardais des films de SF à la télé, en m’endormant à moitié dans le canapé.

Ophélie

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La question du jour : quel est le rapport entre cette illustration et le post d’aujourd’hui?

Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Mais, après les examens, le groupe peine à se reformer. Fanette discute avec Ophélie.

- Tu vois souvent Laurent? venait juste de me demander Ophélie.

Et il y avait une lueur dans ses yeux, que je décidai d’ignorer. Non, elle ne faisait que poser la question, peut-être s’était-elle sentie un peu mise de côté? la pauvre – et en plus elle avait raté ses examens.

- Euh, parfois, enfin depuis les exams je l’ai vu deux fois.

- Hm, fit Ophélie d’un air lourd de signification. En tout cas, méfie-toi de Leena.

Après cette conversation, je me dis que notre groupe était foutu, mais je décidai de ne pas me laisser abattre. J’avais passé une trop bonne année. Je voulais repasser une autre super année ; pas question de me laisser abattre par des considérations contingentes -merde. Ophélie était probablement vexée par son échec, et il ne fallait pas laisser ce genre de sentiments nous séparer. Je téléphonai deux ou trois fois à Ophélie, pourtant abbatue, et tentai d’être follement guillerette avec elle.

Mirabelle m’appela deux ou trois jours après, en me demandant si Ophélie lui faisait la gueule. En effet, elle avait tenté d’avoir plusieurs conversations téléphoniques avec elle, en vain, Ophélie était fatiguée, malade,pressée – impossible à atteindre par des mots. "Elle est super mal, dis-je, d’un air dégagé, en essayant aussi de prendre des airs mystérieux et avertis. "Il faut lui laisser un peu de temps. "Je commençais à mieux maîtriser la terminologie. Il fallait emplyer des mots lourds de sens et toujours laisser entendre que les gens éprouvaient des sentiments très lourds et très encombrants. très douloureux aussi. On pouvait forcer facile sur le dramatique. Mais Mirabelle était encore trop pharisienne ; elle appelait un chat un chat. Quelle horreur.

- Ben, elle a rien foutu, me dit-elle. Après elle s’étonne qu’elle se plante. Elle va pas faire la gueule aux autres parce qu’elle fout rien?

- Mais si, elle a travaillé, dis-je, je me sentais obligée de défendre Ophélie. Elle avait un si poétique appartement.

- Arrête !!! rigola Mirabelle. Bon, enfin moi je m’en fous. On se fait une bouffe chez Auré?

(je n’ai pas parlé d’Auré, je ne peux pas parler de tout le monde).

Va pour la bouffe chez Auré ; Ophélie vint, drapée dans sa douleur. Il y avait Philippe; qui fut charmant avec elle. Les affaires reprenaient. A la fin de la soirée, Ophélie parlait presque avec animation ; l’ambiance des jours passés revenaient.

Mais il y eut les vacances ; je partis pour mon pélérinage marathon familial annuel ; faire le tour de ma famille, version longue, me prenait deux mois. Mais la rentrée finit par arriver, et je revins à Paris.

Début septembre, donc. Les débuts d’années sont toujours fouillis. On cherche ses cours, ses heures, son emploi du temps, les TD sont remplis, on en trouve d’autres, les salles de cours s’annihilent, reparaissent ailleurs, etc.

D’ailleurs, transformée par mes vacances, je me sentais moins proches des autres. Que je revis aux inscriptions. Nous nous lançâmes des "Salut!!!", " ça va???" accompagnés de bisous assez hypocrites. Je me souvenais avec une mélancolie rageuse de l’année précédente ; qu’elles fassent la gueule, si elles voulaient, après tout.

Mais j’étais à côté de la plaque.

Mirabelle entamait une triomphante deuxième année. Avec Auré : moins triomphante, mais en deuxième année. Avec Leena : moins triomphante aussi. Avec moi : vexée de mon médiocre score.

Ophélie ne pouvait pas nous laisser tomber. On aurait pu la croire jalouse. Alors que pas du tout.

Il y eut diverses invitations, réinvitations, soirées pétillants (l’oncle d’Ophélie produisait, fort opportunément, un petit vin qui n’avait pas l’appellation, mais que l’on appelait joyeusement "Pétillant de Touraine" ; ça pétillait violemment; j’en ai gardé un souvenir plus qu’ému ; le pétillant nature; le pétillant cassis, et le pétillant mûre, on a même tenté le pétillant avec tous les fonds d’alcool, c’était affreux et imbuvable, mais on l’a bu, comme des cons, avant de s’entasser, pour d’obscures raisons, à 7 dans une deux chevaux conduite par un garçon à qui on venait de retirer le permis de conduite ; je n’ai pas un souvenir net de la soirée, comme si j’avais eu un bandeau sur les yeux tout le temps ; mais la deux chevaux roulait très lentement, et on n’a pas été loin , et il était tard, il n’y avait pas de circulation ; on a été du 15 ème au 7 ème – en se perdant, je crois – et ne poussant des hurlements de veaux en passant devant le dôme des Invalides – je dis ça tant qu’il est encore à peu près licite de picoler).

Bref, j’étais contente. J’avais retrouvé mes copains. Tout était super.

To be continued.

PS n’ayant rien à voir avec la choucroute :

Aujourd’hui, j’ai vu tous d’un coup les stats monter dans l’après midi, et des gens venir d’un site que je ne connaissais pas, Epidémik. J’y suis couru, et ils critiquaient le blog de Fanette, dans les comm d’un post sur un autre blog. Je n’ai pas eu le temps de tout lire bien en détail, c’est deuxième degré donc j’ai pas tout saisi mais marrant. Résultat ils ont fait monter mes stats. C’est merveilleux. Cette note est nulle parce que j’ai encore picolé et que je suis appelé par des amis pour voir un film alors que je leur casse les pieds à poster. Alors j’y vais. (Mais ce soir, je n’ai pas mangé de fromage, je tiens à le préciser).

N’oubliez pas de répondre à la question du jour. Il n’y a rien à gagner.

Voilà l’été

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Mais, après les examens, ils semblent s’évaporer.

Donc, j’errais un peu comme une âme en peine, souhaitant retrouver le rythme de ma vie d’avant, mais il ne revenait pas.

Une semaine, ou dix jours, un peu mous, passèrent. Puis Laurent m’appela, pour un ciné. Puis Philippe, puis Mirabelle. Je proposai à Mirabelle de venir au ciné, ou au café, avec nous. Elle déclina, argumentant qu’elle avait en de me voir, ou Ophélie, ou Leena, ou une autre, mais Laurent non, et pas Philippe. Je fus stupéfaite, moi j’aimais tout le monde, mais pas elle? Euh.. Non, elle trouvait Philippe ennuyeux et Laurent bizarre. Je raccrochai tourneboulée.

Des coups de téléphone recommencèrent à se succéder, d’abord lentement, puis plus fréquemment. Mirabelle m’appela pour me proposer d’aller chez Ophélie. J’allai chez Ophélie, invitée par Mirabelle ; quand j’arrivai, en milieu d’après-midi, pas mal de gens étaient déjà là, ils avaient visiblement déjeuné ensemble, et j’arrivais comme une intruse, ou une étrangère, après. Cela me remplit de perplexité ; ne faisais-je plus partie du groupe? Je partis plus tôt, ce qui me fit encore plus ressentir à quel point j’étais étrangère. En revenant, je m’arrêtai dans un magasin de chaussures ; le fil de mes pensées confuses et perturbées me fit penser qu’un achat de chaussures rendrait mon apparence générale moins ringarde et serait un pas de plus vers mon intégration ou ma réintégration (des mocassins aux chaussures de sport ; et des chaussures de sport aux chaussures à la mode).

Ensuite il y eut les résultats aux examens. J’avais presque toutes mes UVs, mais il fallait en repasser une ou deux en septembre ; Mirabelle, Laurent (qui doublait ou triplait son année), Philippe, Aymeric, Leena les avaient toutes. Pour le reste, c’était plus flou.

Ophélie m’appela le lendemain ou sur lendemain, et je passai chez elle, avec soulagement ; elle était seule. C’était le soir ; de nouveau, les bougies, miroirs, lumières, encens, lampes japonaises, reflets de lumière dorée dans les verres de vin blanc.

Ophélie m’informa de ce qu’elle était "très mal". A l’époque, je parlais encore un français assez classique, et je ne connaissais pas les expressions elliptiques et imagées de la capitale. Je crus qu’elle avait un problème de santé. Mais non. Elle souffrait dans son âme ; mais elle avait du mal à s’exprimer : l’intensité de la douleur.

Après des silences ombreux et des soupirs, des disques de fado et de musique brésilienne (chez Ophélie j’avais toujours, diablement philistine, un petit carnet et je disais : " c’est qui, ça?" et je notais les titres que j’allais retrouver à la Fnac), Ophélie me demanda, toute en émotion retenue, si, sincèrement, je pensais que Mirabelle avait vraiment travaillé plus qu’elle ses examens. La question me réduisit premièrement au silence ; était-ce une blague? un piège? y avait-il une deuxième, troisième, ou quatrième degré? Pourtant, un doute pointait dans mon esprit. Complètement abasourdie, je répondais qu’elle s’était enfermée pendant un mois et demi pour réviser ; que je ne pouvais pas juger et comparer leurs quantité et capacité de travail, car tout le monde était différent, mais en tout cas Mirabelle avait donner tous les signes extérieurs du travail.

Ophélie s’agita ; soupira ; voilà, j’avais bien dit les choses : les signes extérieurs du travail ; mais pouvait-on affirmer avec certitude qu’elle avait vraiment travaillé? je lui fis remarquer que, d’une personne qui a l’air de travailler et qui réussit ensuite ses examens, on peut s’autoriser à penser, avec une forte probabilité, qu’elle a en effet travaillé. Ophélie en convint, après un silence.

Son salon ressemblait à un décor de théâtre ; une lampe en lamelles de bambou projetait sur les murs de briques peintes en blanc des reflets rouges ; le vin doré, dans les verres, étincelait ; quelques paillettes sur les tissus orientaux, aux murs, dans la pénombre, palpitaient de tout petits points dorés. Je sentais arriver la catastrophe, mais je regardais les murs, le sol, le canapé, pour regarder ailleurs.

Mais pouvait-on affirmer qu’Ophélie n’avait pas assez travaillé? Pouvait-on comparer les résultats aux examens de Mirabelle et d’Ophélie, et en tirer des conclusions? Mirabelle n’était-elle pas, finalement, une bonne petite élève sérieuse qui avait bien appris ses leçons, et donc plu aux profs, quand l’indépendance d’esprit et la largeur de vue d’Ophélie leur avait déplu? Avec un soupir, Ophélie m’avoua sa déception : les profs étaient toujours les mêmes ; ils préféraient toujours les esprits scolaires aux esprits plus murs ; sa prof de français de première le lui avait dit : elle n’avait pas un esprit scolaire.

J’étais bien convaincue de ce qu’Ophélie n’avait pas un esprit scolaire. Moi même, regardant à l’intérieur de moi, je devais bien admettre que j’étais aussi de ces esprits furieusement scolaires qui apprennent leurs leçons pour la savoir, et utilisent, avec un manque total d’originalité, ces connaissances acquises pour les examens, en le saupoudrant d’idées lues ça et là. Je suggérai à Ophélie d’apprendre plus ses leçons pour septembre, dans le style le plus ondoyant et le plus détaché possible, comme si réussir ses examens n’était que la plus infime petite part de nos fascinantes existences, une concession à la mesquinerie du monde. D’un geste gracieux, Ophélie renvoya le problème à sa place : "Bien sûr, dit-elle. Ce n’est pas le problème."

Le problème, était, en effet, que Mirabelle, petite fille joufflue et bien élevée, avait réussi ses examens, comme une bonne petite élève sérieuse, alors que l’ondoyante, musicale, théâtrale et artiste Ophélie s’était lamentablement vautré. Elle se refusait à admettre qu’elle n’avait rien fait, pas étudié, pas appris, et c’est quelque chose qui m’a toujours surpris : certains étudiants tiennent les études en un tel mépris qu’ils se croiraient insultés à l’idée de devoir apprendre une leçon, opération trop mesquine pour leurs intelligences supérieures ; il semble pourtant logique et simple de postuler que les profs font des cours, et contrôlent leur apprentissage par des examens ; mais ces élèves utilisent plutôt la fac comme un révélateur de leur intelligence : un lieu où il ne faut pas apprendre, quelle horreur, mais réfléchir – le cerveau vide.

Ophélie était aux prises avec un sentiment que j’ai ensuite retrouvé chez nombre d’étudiants : la jalousie intellectuelle, et curieusement c’est l’une des pires qui soit. On peut être jaloux du physique d’une personne, quand une beauté ou un charme indubitable s’étale devant nous, et je le comprend bien. Mais la jalousie intellectuelle semble cent fois plus mesquine : devant l’évidence d’une réussite scolaire ou universitaire, on oppose facilement le conformisme à l’esprit libre, et n’importe quel crétin se plait à justifier son échec par sa supériorité d’esprit, supposée odieuse au correcteur mesquin, argument irréfutable : son charme et sa puissance viennent de son paradoxe et de son illogisme même ;  l’effet goéland, pourrait-on dire : "Exilé comme un prince au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher": j’ai raté l’examen parce que je suis trop intelligent, emballé c’est pesé, les profs c’est tous des cons.

Je n’osai pas croire à cette stupidité de la part d’Ophélie ; mais si, il fallait le croire. Et ce n’était pas tout. Après avoir réglé le problème de Mirabelle, elle passa à moi :

- Il paraît que tu es allé au cinéma avec Laurent?

- Oui.

- Tu sais que tu as vexée Barbico?

Ophélie se lança dans une analyse détaillée des sentiments de Barbico, c’est-à-dire Leena, et m’assura que j’allais avoir des problèmes avec elle ; je ne voyais pas très bien lesquels. Nous étions en termes très froids, je ne voyais pas comment cela pouvait se dégrader. D’ailleurs je m’en moquais. Je le dis à Ophélie, qui, en prenant des airs mystérieux, m’assura que Leena connaissait "très bien" Laurent et qu’il fallait "se méfier". Mais se méfier de quoi? c’est ce que je ne pus deviner. Je dis à Ophélie que Laurent avait souvent l’air agacé par Leena ; pas du tout, me dit Ophélie ; c’était beaucoup plus compliqué que ça. Laurent avait fait des confidences à Ophélie (ce qui me surprit) ; Laurent était un être fragile, blessé, difficile à comprendre (on comprenait cependant qu’Ophélie avait réussi à percer les arcanes de la compréhension de l’être profond de Laurent, grâce, probablement, à la supériorité intellectuelle qui lui avait tant fait obstacle dans sa réussite aux examens) ; le lien qui l’attachait à Leena ne serait pas facile à rompre. Eh bien, tant pis, dis-je à Ophélie, je le vois toujours sans elle, alors il peut la voir d’une côté et moi de l’autre, avec Philippe ou Arnaud, je m’en fous.

- Et tu le vois souvent, alors? demanda Ophélie. Rêvai-je ou y avait-il une passion inquisitrice larvée dans sa question?

(c’est trop long, j’arrête, la semaine prochaine la suite).

C’est jeudi, c’est feuilleton : Et Fanette commença à réviser ses examens.

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena. Et d’autres.

(Ce billet est le cent unième.)

C’est bien beau de glandouiller en buvant des machins et en perdant son temps, mais le mois d’avril arrive. Et quand le mois d’avril arrive, on se dit : "Aaaaaaaah le mois prochain c’est le exams aaaaah j’ai rien foutu pas cool".

Et là, deux stratégies : soit on s’enferme chez soi pour bosser, soit on ne le fait pas et on continue de glandouiller, en relisant ses cours pensivement sur son canapé, en pyj’ à trois heures de l’après-midi.

Il y a aussi ma stratégie à moi : je m’enferme en bibliothèque de 10 heures (midi si je vais à Beaubourg sauf le week end) et je sors à 5 heures en voyant double (d’avoir lu), le dos et la nuque raides, les fesses et les reins douloureux.

Le groupe se disloqua progressivement. Je ne sais trop ce que firent les autres, mais je sais ce que je fis moi : biblio, donc, seule, ou avec Philippe, ou Laurent, mais pas très souvent car ils bossaient mieux chez eux.

Durant cette période, je vis cependant beaucoup Ophélie, qui habitait à deux stations de métro de chez moi. Elle révisait chez elle, mais je savais qu’elle se levait vers 1o heures, était habillée à midi et se mettait au boulot dans l’après-midi. Sa stratégie de révision me paraissait le signe d’un esprit supérieur : il fallait être drôlement sûr de soi pour réviser aussi inefficacement en apparence. Vers six heures, en revenant de bibliothèque, je passais parfois chez elle, et nous buvions un verre ensemble. Cela durait moins longtemps que dans les mois précédents, mais nous avions le poids pénible de nos révisions qui pesait sur nous, donc cela nous rendait plus philosophes, sur le thème "le poids de la vie qui pèse sur nous". Donc, si les moments que nous passions ensemble étaient plus courts, ils étaient plus intimes et plus intenses. Après avoir discuté, toutes pleines du poids de la vie, je faisais à pied les deux stations qui me séparaient de chez moi, dans la douceur parfois fraîche de mai, pour détendre et faire fonctionner les muscles de mes jambes et de mes cuisses endoloris par tant de station assise et d’immobilisme.

Parmi ceux qui révisaient, il y avait Mirabelle. Mirabelle était une fille blonde, avec des cheveux dorés, un visage rond, enfantin, simple, et qui, un peu comme moi, avait adhéré au groupe avec candeur. Elle avait deux frères plus vieux qu’elle, et dans le groupe, c’était une sorte d’éternelle petite soeur. Elle suivait ce que nous faisions, écoutait, riait, parlait peu, mais dès l’approche des examens elle disparut, engloutie par les révisions.

Mirabelle, en mars, avait beaucoup sympathisé avec Ophélie, qui vécut les révisions de Mirabelle un peu comme une trahison. Certes, elle ne s’opposait pas à ce que Mirabelle révisât, me dit-elle un jour. Et même, elle comprenait très bien. Mais, après tout ce qu’il y avait eu entre elles, elle ne comprenait pas ce silence.

Après avril, et ses révisions, il y eu mai et son stress. Les révisions augmentèrent de rythme. Je ne voyais plus personne, ou quasi. Quand j’en avais marre de réviser, j’appelais des copines perdues de vue que je redécouvrais, avec un léger sentiment de culpabilité, et nous faisons des pauses ciné ou papotages dans nos révisions.

Puis les exams commencèrent ; en période d’exam, je suis fatiguée car je dors très mal. Je passe des nuits semi blanches, en dormant éveillée, en quelque sorte, dans un sommeil pas très réparateur, peuplé de rêves, mais qui me laisse la sensation de ne pas avoir dormi. Mes muscles se tétanisent facilement, j’ai des crampes dans les mollets, les cuisses, sans oublier la crampe de l’écrivain. Après chaque examen, j’avais à nouveau envie de dormir, mais les siestes me faisaient passer de vraies nuits blanches, dont je sortais le cerveau ébouillanté. Donc, il me fallait me contenter de mes nuits, telles qu’elles se déroulaient, et ne pas trop forcer sur les jours.

Les écrits s’étalaient sur douze jours, et une semaine après commençaient les oraux. Je redormis normalement après le dernier écrit. Mais durant ces 12 jours je n’avais plus ni vu ni appelé personne ; nous ne nous étions guère que croisés, lors des examens. Le lendemain du dernier écrit, après avoir dormi, je rappelai Ophélie.

Quelque chose avait changé. Elle était encore plus lymphatique. Elle ne semblait pas pressée de me voir, alors que j’avais hâte de sortir de cette période de torpeur et d’abrutissement crispé. je passai la voir, pour forcer un peu le destin et passer une bonne soirée, mais elle était éteinte, fatiguée, trainaillant d’un air mou, parlant de révision. Je me sentis mise dehors.

Cette sensation se poursuivit les jours suivants. Je retournai au café, morne, avec seulement Arnaud et Franck. Nous passâmes un très bon moment, mais sans les autres, je me sentais orpheline. Tout le monde révisait, et c’était comme si tout avait changé. Moi aussi, du coup, je me lançai dans la révision des oraux, mais avec perplexité. Les oraux eurent lieu sans que je revois personne. Je n’eus, d’agréable et d’inchangé, que Mirabelle, au téléphone, qui, de sa voix gaie et enjouée habituelle, m’avoua avoir encore trop de révisions pour qu’on se voit. Au moins n’avait-elle pas l’air de se demander qui j’étais.

Les oraux s’achevèrent et je me sentis perplexe. N’allai-je revoir personne avant les résultats? N’étions-nous plus amis? fallait-il attendre septembre? Mirabelle m’appela pour me demander pourquoi Ophélie ne répondait pas. J’avouai mon ignorance. J’étais agacée, et je revis, derechef, d’autres amis : après l’intensité des examens, mes journées me semblaient vides, il fallait que je les remplisse. Ce qui était étrange, c’est que j’avais eu une vie jusqu’en mars et avril, et que celle-ci semblait s’être évaporée sans laisser aucune trace, comme un songe. Mes amis du printemps étaient devenus des fantômes.

Ophélie (le feuilleton du jeudi).

 

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena. Et d’autres.

Dans cette histoire, si tant est qu’il y ait une histoire, vu qu’il ne s’est rien passé, tout est intérieur, si je puis dire, il y a eu trois ou quatre années. La première année fut celle de la rencontre et de l’établissement d’un certains types de rapports, empathiques, protéiformes, dont j’ai déjà parlé. La deuxième année fut celle de la modification de ces rapports et de cet équilibre, pour aboutir à un deuxième type de rapport, qui empiétèrent sur la troisième année. En fin de troisième année, la situation se modifia encore, pour se résoudre la quatrième année.

Bon. Dans la première année, avant Noël, je me réjouissais de ce groupe d’amis, et d’autres que je me faisais dans des contextes autres que le contexte de mes études (j’étais étudiante, mais je travaillais aussi, et je rencontrais d’autres étudiants dans mes petits boulots). Après Noël, la qualité particulière de ces relations-là, et le fait qu’il s’agisse d’un groupe, m’amena à lui donner, dans ma vie, plus de temps et plus de valeurs ; les amis que je me faisais dans les petits boulots étaient mus par des impératifs respectables mais qui les empêchaient de se vouer totalement à la relation amicale, si je puis dire : nous aimions nous retrouver, mais pour des moments précis, un film, un concert, une sortie, une après-midi à papoter, mais ensuite ils retournaient dans leur vie et dans leur objectif, réussir tel concours, ou tel exam, etc.

Au contraire, avec la bande de Laurent, l’osmose se faisait. Plus l’année avançait, plus nous devenions dépendants les uns des autres. Pour ma part, j’étais très attachée à Laurent, Philippe, Arnaud, et quelques filles, avec lesquelles j’avais de longues conversations et des fous rires.

La plus intéressante à mes yeux était la plus originale, et elle appréciait peu Leena, ce qui était réciproque. Elle se nommait Ophélie, s’habillait tout en noir, avec des vêtements longs, larges et vaporeux. Elle appelait Leena : Barbi-Co (diminutif de Barbie de Mexico). Elle faisait énormément de cinéma, mais je la trouvais formidable. Avec elle, tout était extraordinaire. Quand elle se disait fatiguée, elle avait des mimiques si expressives pour exprimer sa fatigue, que je me sentais fatiguée pour elle, et que je m’abstenais de penser qu’elle n’était vraiment pas résistante. Comme elle habitait non loin d’une autre fille du groupe, mais seule, alors que l’autre vivait chez ses parents, elles se retrouvaient souvent chez elles, et passant de longues soirées à discuter en buvant du vin. Peu à peu, je fus conviée à ces soirées, que je trouvais merveilleuses, et d’un exotisme délirant : chez moi, en buvant, on grignotait des cacahuètes et du saucisson (et des fruits secs chez ma belle-mère). Il y avait du saucisson chez Ophélie, mais ce n’était pas tout : du guacamole, du fromage coupé en tranchettes et saupoudré de piments ou d’herbes diverses, des légumes crus, des apéritifs chinois. Tout cela lui semblait parfaitement naturel, mais je voyageais rien qu’en regardant la table des apéritifs. Son petit appartement (une cuisine assez grande, une pièce et une salle de bain) était décoré de tissus indiens ou indonésiens, qui pendouillaient un peu partout, toujours dans le style fluide. Les portes étaient masquées par des tissus (de ces tissus émanait une odeur d’humidité poussiéreuse, mais qu’importait). Des lampes en papiers japonais dégoulinaient en guirlandes du plafond, et s’entassait dans les coins. Le soir, elle allumait des bougies et faisait bruler de l’encens… Ophélie avait quelques idées de décoration (d’ailleurs une amie lui avait dit qu’elle avait un vrai talent et voulait qu’elle travaille avec elle dans sa boîte, mais Ophélie hésitait…). Les rideaux étaient des rideaux de théâtres, en velours rouge. Il était d’usage de se récrier sur les rideaux, surtout le soir, et en particulier sur telle petite lampe XVIIIème ou supposée telle, dont la lumière, se reflétant sur le rouge des rideaux, créait une ambiance chaleureuse.

Nous buvions beaucoup et disions beaucoup de bêtises ; cette façon de gâcher son temps me paraissait merveilleuse et plein de charme. Comme si le temps était une denrée dont nous disposions en surabondance, et qu’avec indifférence nous pouvions gaspiller.

Tout de même, j’avais été élevée (à mon corps défendant, bien sûr) dans l’idée qu’il fallait être sérieuse et je ne me sentais pas très à l’aise avec Ophélie lorsque je pensais à Marie-Rose, par exemple, qui, lorsqu’elle m’appelait, m’exhortait à bien travailler, comme si j’avais huit ans. Est-ce que mes profs étaient contents de moi ? voulait-elle savoir. J’essayais de m’en débarrasser en lui disant que sur le nombre d’élèves, ils ne me connaissait pas. Mais Marie-Rose était tenace, et je ne pouvais pas lui mentir (je veux dire que lui mentir m’aurait empêché de dormir, j’aurais, à l’époque, VOULU mentir, comprenez-moi bien, mais je ne pivais pas, ça me faisait trop de peine pour elle). Alors, le matin, je travaillais, en me cachant un peu, en bibliothèque ou chez moi, pour apprendre tout et ne pas avoir de problème avec ma conscience, je pouvais ainsi (en bouillant intérieurement et me sentant l’âme d’une misérable petite provinciale) dire à Marie-Rose « Oui tata j’ai des bonnes notes » sans mentir ; et puis en fin d’après-midi, je m’essayais également à prendre des airs fluides et détachés, à murmurer comme Ophélie, « Oooooh… Aujourd’hui j’ai glandé mais c’était boooooonnn… » (ma conscience me torturait très peu quand je mentais à Ophélie).

Laurent trouvait Ophélie affectée, mais Arnaud l’aimait bien. En revanche, Philippe la trouvait idiote. Un jour, enfin une fin d’après-midi au café, où j’entrais de très bonne humeur parce que j’avais fini de mettre en fiche un bouquin sur un sujet qui m’avait, à le commencer, parut fastidieux et difficile, je réussis à dire sur un ton suffisamment détaché et ophéliesque : « Aaaaaahhh… Auhourd’hui je me suis levée taaaard… c’était bieeeeeen…. » En fait, je me levais vers six heures tous les jours, et ce jour-là, l’absence d’un prof m’avait permis de m’octroyer deux heures de sommeil de plus, avant de venir bosser en bibliothèque, ce qui m’avait permis de lancer ma remarque, histoire d’avoir aussi détachée des contongences matéreilles qu’Ophélie. Philippe, qui se trouvait là, et ne voyait pas du tout clair dans mon jeu (bosser en ayant l’air de ne pas y toucher), me regarda d’un air furieux et se mit à me faire de virulents reproches. Trouvais-je cela drôle ? A quoi jouais-je ? Que ferais-je lors des examens ? Que diraient mes parents ? Ophélie s’amusa beaucoup de ces remarques et se mit à rire. Du coup, Philippe détourna vers elle son discours et ils se disputèrent. Elle le trouvait philistin et ennuyeux, lui la trouvait prétentieuse et ne voyait pas l’intérêt de s’inscrire à une fac pour ne rien faire. « Pfff , faisait Ophélie, mais on est jeune, quoi… Faut qu’on profite, quoi… Tu parles comme mon père… » . J’aimais bien Philippe, mais je trouvais qu’elle avait raison. Il était trop sérieux.

Et voilà. Malgré tout j’étais bien. J’avais bien un peu honte de travailler avec une ardeur aussi philistine que dissimulée, comme si tout cela avait quelque importance, alors que nous savions tous bien que nous étions intelligents, jeunes et beaux et que l’avenir nous souriait, et que nous flottions vers lui avec bienveillance, et qu’il aurait du être bien content, l’avenir, que des êtres aussi merveilleux que nous daignent ne serait-ce que flotter vers lui. Je me consolais en me disant que je partageais ce travail avec Montane qui bûchait ses études avec un imperturbable sérieux, sauf qu’elle les finissait, mais Montane était sérieuse. Moi, la fille de Véronique, et le fille de Jean, j’avais un énorme potentiel génétique de n’importe quoi, mais il n’y avait pas de sérieux dans ce potentiel (du moins le pensai-je : c’était idiot : mon père avait été plus fêtard et meilleur étudiant que moi). Malgré ma honte, petite concession à des gens chers à mon cœur, j’adorais cette ambiance de farniente, ces soirées à boire, ces retrouvailles dans des cafés ou des bars où, lorsque le groupe était enfin là, nous nous sentions Nous, comme une seule personne.

Le feuilleton du jeudi : où Fanette parle de Franck et des groupes d’amis

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(Image n’ayant qu’un vague rapport avec le sujet ; il s’agit d’une illustration d’un roman de Lovecraft ; si un jour vous êtes en forme et que vous voulez être terrifié : lisez Lovecraft, surtout les histoires de Ch’thulhu – je dis ça je dis rien).

Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena.

Et Franck.

Franck n’était pas étudiant, mais informaticien et passionné de musique. Il était très ami avec Laurent, la première année, mais ne prêtait guère attention à la petite étudiante que j’étais (mocassins et veste bleu marine ; dans le courant de l’année j’ai récupéré une parka de Montane, ma cousine, et décidé d’aller en cours avec des chaussures de sport). Assis avec Laurent au café, ils parlaient de trucs qui me passaient totalement au dessus de la tête et, dans le meilleur des cas, Franck me saluait, le plus souvent m’ignorait. C’est une situation que j’ai souvent rencontré avec des mecs : ils ne s’intéressent pas aux filles en tant que telles. Bien qu’il n’ait pas beaucoup de sympathie pour Leena, elle était moins invisible que moi. Cette situation me mortifiait beaucoup, mais je ne savais pas comment y remédier. J’ai trouvé la solution beaucoup plus tard, en fait. C’est une question, si je puis dire, de marketing personnel.

Pourtant, moi, j’aimais bien Franck, en fait il faisait partie du groupe, et comme j’aimais bien le groupe, on ne pouvait pas en détacher Franck. Il était en quelque sorte le technicien. Un peu plus vieux que nous, il avait déjà plus vécu et voyagé, ce que je trouvais fascinant (Leena était à moitié mexicaine, et lui avait voyagé aux Etats-Unis, en Suisse et en Inde, dans son enfance et après). Dans la conversation, il pouvait dire : "Oui, j’ai déjà vu ça à Bombay" – ce qui avait une autre touche que "il paraît qu’ils font ça aux Etats-Unis.

Après venait Aymeric. Lui aussi faisait partie de la bande mais je ne l’aimais pas : avec Philippe et Arnaud, parfois avec Laurent, ils buvaient énormément, au café où chez eux, et parfois semblaient n’accorder d’importance à rien d’autre qu’à cela. Philippe était loufoque, Arnaud aussi, mais Aymeric pas du tout, il était hyper sérieux, même son physique me répugnait, curieusement, et c’est à cause de lui que j’ai changé de look, en le regardant je voyais en quelque sorte mon pendant masculin. Il portait des jeans, mais à part cela, toujours des chaussures en cuir noir, à lacets, une chemise, une cravate et une veste. Il étudiait, allait en cours et en bibliothèque, puis allait rejoindre les autres et buvait. Il n’était pas farfelu, et ne prônait que le travail et l’étude. De temps en temps la présence des autres le dégelait un peu, mais trop peu.

Restaient Arnaud et Philippe.

J’ai parlé des questionnaires d’Arnaud, mais il avait une autre caractéristique : il lisait beaucoup de livres fantastiques (fan des princes d’Ambres, et surtout de Lovecraft, le seul auteur qui m’ait mise en panique en pleine journée) et prétendait toujours être un loup garou ou un démon, parfois un extra-terrestre. Les autres essayaient de le piéger, mais il avait réponse à tout, et s’en tirait systématiquement.

Restait Philippe. Philippe était plus classique : il étudiait assez sérieusement, lisait beaucoup et de tout, écoutait de la musique, ne possédait aucune excentricité particulière, mais tout le monde l’aimait beaucoup, moi y compris.

Au fur et à mesure que l’année avançait, nous passions de plus en plus de temps ensemble. D’abord à la fac, dans les couloirs, puis au café, au cinéma, puis chez l’un ou l’autre. Avec Leena, Astrid, dont je parlerai, Hélène, Sophie. Peu importe ce que nous faisions, parler, rire, boire, jouer, l’important était la relation qui nous liait et qui était extraordinaire : nous étions comme une bande de frères et de soeurs, nous nous consolions, nous nous prenions dans les bras des autres, comme si nous n’étions qu’une seule entité protéiforme. Quelqu’un ou quelqu’un était amoureu(se), nous en parlions longuement en nous interrogeant sur les motivations des uns, des autres, et les possibilités d’évolution. Quand l’un ou l’une sortait vraiment avec un autre, extérieur au groupe, nous suivions cela de près avec une sorte de curiosité finalement très indiscrète, et nous parlions pendant des heures de tel ou telle, comme s’il était un objet d’étude.

Naturellement, les choses évoluèrent, se transformèrent et se gatèrent, mais il y eut un moment où ce fut merveilleux pour moi : je m’étais démultipliée en une dizaine de personnes, j’avais accès à leurs vies, leurs pensées, ils avaient des parcours et des histoires totalement différents des miens, ils se moquaient totalement de ma mère, de mon père, et de mon histoire, je n’étais plus la fille de Véronique, ou la fille de Jean, prise dans les filets irritants de l’histoire d’autres personnes, et prisonnière de ces filets : j’étais moi-même, absolument sans passé, absolument libre, absolument nouvelle, comme si le passé, d’un coup de baguette, avait disparu.

Je suis persuadée que les groupes de jeunes fonctionnent tous de la même façon ; que cette façon nouvelle et enivrante d’être soi-même est celle de tous les groupes, terroristes, résistants en France, ou autre. Je m’explique mal : on s’étonne parfois du courage des résistants : je suis convaincue, maintenant, qu’ils se retrouvèrent dans ce genre de situation, exaltante : le poids des parents disparaissait, et une amitié folle les liait, d’où ces souvenirs, ces associations, et le rapport très particulier qui leur reste avec ces années et ces gens, même si parfois les amis de jeunesse se transforment complètement, deviennent de vieux cons : mais ces années enchantées pèsent sur eux. De même, des révolutionnaires comme le Che, ou les jeunes des Farc, ou probablement même les terroristes islamistes, vivent quelque chose de semblable : après le carcan, vécu diversement, de la cellule familiale, la découverte de l’amitié d’un groupe peut-être dévastatrice pour la personnalité, et constituer des amitiés à la fois solides et manipulatrices. Il y a peut-être aussi de cela, avec l’impact d’une personnalité malfaisante, dans les sectes qui se suicident collectivement.
Car, entre nous, dans le groupe, il y avait une sorte de dilution de chacun d’entre nous. Je ne pensais pas à moi, ou peu, je pensais aux autres, très souvent, et les autres pensaient à moi. C’est difficile à expliquer ; cela peut même avoir l’air effrayant. C’était comme si je m’étais mise à aimer d’une sorte d’amour chaste et asexué, non pas une, non pas deux personnes, mais un groupe de dix personnes, à peu près. Le simple fait de se retrouver ensemble provoquait le déclic : nous étions ensemble, nous étions bien.

Une énergie folle coulait dans mes veines à ce moment ; je me sentais vivante, comme jamais. C’était formidable. Je révisais avec facilité. J’étais heureuse, très heureuse, la vie me semblait belle et formidable.

Bon, rassurez-vous, ça ne s’est pas fini en suicide collectif. Personne n’est mort.

Alors là, une question me taraude : suis-je la seule à avoir vécu un truc comme ça? Je pense que c’est quelque chose que les jeunes éprouvent, peut-être que c’est comme ça qu’on passe à l’âge adulte. Est-ce que ça vous dit quelque chose, ou pas, ce genre d’état d’esprit?

les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud, Leena, et les autres

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena.

Les questionnaires sexo-amoureux d’Arnaud étaient géniaux. Toutes les filles se battaient pour les faire. Je me demande où il allait les chercher. Il en inventait un ou deux par jour. Rétrospectivement, et au vu de certaines lectures de mon petit frère, je pense qu’il avait du être un grand fan de Picsou Magazine ou Mickey Parade dans son jeune temps.

Dans certains cas, il fallait choisir des chiffres, et les associer mentalement à des garçons de la bande. Ensuite, il posait des questions, du genre : est-ce que tu coucherais avec le 12? est-ce que tu ferais une pipe au 37? etc.

Ensuite, quand il avait obtenu toutes les réponses, il appliquait une méthode de calcul, et te sortait le résultat.

- Alors. Tu coucherais avec Philippe. Tu te marierais avec Aymeric. Tu ferais une pipe à Arnaud. Tu serais éternellement amie avec Laurent.

Nous n’étions jamais contente des résultats, et il y avait des débats enflammés. Parfois, quelqu’un partait, me semble-t-il, vexé. Je n’ai jamais compris qu’on se vexe, car, si j’adorais l’ambiance, je ne faisais très attention, ni à ce que je disais, ni à ce que les autres disaient.

A la suite d’une discussion, Arnaud, pour corroborer les résultats de l’un de ses questionnaires, en appliquait un autre à la demandeuse ou au demandeur, dont les résultats étaient généralement totalement invraisemblables par rapport au premier, et de nouveaux débats se lançaient. Au bout d’une heure ou deux, tout le monde commençait à en avoir marre, et de petits groupes se formaient, des filles partaient faire les boutiques, les garçons mettaient au point des soirées bières, ou bien deux d’entre nous s’asseyaient dans un coin pour discuter passionnément de politique, sexe ou sentiments.

Ce n’était pas les seules personnes que je fréquentais à l’époque, mais c’était de loin les plus amusants.

Leena semblait ne pas aimer cette ambiance, elle passait son temps à déplorer notre manque de maturité, tour à tour plus proche de l’un ou l’autre garçon. La fille avec qui j’avais sympathisé pendant les inscriptions venait de loin en loin, de plus en plus glauque, de plus en plus sombre, s’enfonçantdans une sorte d’état dépressif dont elle ne parlait qu’à Laurent, dans de longs tête à tête. Elle se nommait Cathie et ne parlait à personne, sauf un peu à moi. Elle était grande, mince, pâle, rousse et s’habillait en noir.

Leena était blonde, jolie et sophistiquée. Je ne me rendais pas très bien compte qu’elle ne m’aimait pas, je ne suis pas très sensible aux sentiments des autres, en général. Elle me fascinait littéralement, et m’a, en définitive, beaucoup influencé. Elle allait chez le coiffeur, se maquillait tous les jours et s’habillait avec beaucoup de soin. Elle me lançaient des remarques très désagréables sur ma façon de m’habiller, remarques qui se firent de plus en plus vexantes au fil de l’année, puisque, les estimant parfaitement méritées, je ne protestais pas. Un jour, Laurent se fâcha, et curieusement, je compris beaucoup de choses.

Je ne sais plus ce que m’avait dit Leena, je ne faisais pas très attention. Mais Laurent la coupa en lui répliquant qu’au moins j’étais nature. Leena s’énerva, et après quelques répliques elle se lança dans un grand discours que Laurent écota avec ironie, mais moi avec intérêt.

Leena avait une conception de la féminité, et je ne la qualifierai pas, car le truc le plus surprenant pour moi était qu’elle en ait une. Je ne m’étais jamais, jamais posé de questions sur la féminité ou mon rôle ou image de femme. Je me levais le matin, enfilais des vêtements propres et sortais. Pour Leena, la femme avait un rôle de femme à jouer. Pour cela, il fallait d’abord se vêtir avec soin, se coiffer, s’habiller. En l’écoutant je réalisais à quel point elle se donnait du mal, à quel point cette attitude était aussi anti-naturelle que possible, aussi travaillée, et, d’une certaine façon, aussi admirable. Elle avait un avis et une idée précise sur tout, un peu comme Hélène de mon blog de fille, qui sait comment telle ou telle doit ou peut se maquiller les yeux, ou Sonia, dont les conseils beauté me révèlent un monde de complexité (la technique du mille-feuille, je ne m’en suis pas remise. Je vais appliquer. Demain. Enfin, dès que j’aurai le matériel). Elle utilisait tel shampooing pour des raisons précises, et telle crème. Elle se maquillait suivant un plan et une logique. Il y avait le rouge à lèvres pour aller en cours, celui des examens (en vertu d’une théorie liant l’image de soi et la réussite à l’examen), celui des rendez-vous, celui des grands soirs. Pareil pour les fringues et même les dessous. Il lui fallait se sentir à la hauteur de l’image qu’elle se faisait de ce qu’elle devait être, et seule un effort et une quasi-ascèse quotidienne lui permettait d’y parvenir.

C’était totalement nouveau pour moi ; comme je l’ai dit, je ne m’occupais absolument pas de moi, l’idée ne m’en était même jamais venue. Les crèmes hydratantes, pour moi déjà un haut degré de subtilité dans le soin du corps, s’adressaient à des femmes à la peau sèche, et ne m’étant jamais interrogée sur le nature de ma peau, je n’en avais pas. Mon seul vague produit de beauté était une crème grasse pour les mains.

Leena était agacée qu’une fille comme moi, les cheveux dans la figure (propres), habillée comme un sac, en pantalon, avec des chaussures de sport et des gros pulls, puisse finalement plaire autant (il s’agissait d’amitié) qu’une fille sophistiquée et obsédée par son image qu’elle. Laurent, avec la délicate subtilité des garçons, je ne fais de dessin à personne, lui suggéra de chercher ailleurs des individus de sexes masculins plus susceptibles de céder à son charme ; en fait, à une station de métro, se trouvait une fac assez à droite, disons, et il lui suggéra abruptement de s’y rendre, voir si elle aurait plus de succès. Beaucoup de sentiments passèrent sur le visage de Leena ; le soir, chez moi (l’esprit de l’escalier), je compris brutalement qu’elle était probablement amoureuse de Laurent, qu’elle se donnait tout ce mal pour lui, et qu’il venait de lui dire qu’il n’en avait rien à foutre, non pas d’elle, mais du mal qu’elle se donnait, ce qui, n’est-ce pas, est toujours agréable (mais je pense qu’il n’y avait pas de méchanceté dans la remarque de Laurent ; mais comme les hommes et les femmes sont destinés à ne pas se comprendre, elle avait probablement pris en pleine figure ce qu’il lui avait dit ; rassurez-vous bonne gens, Leena était de la race des battantes, elle eut peut-être de la peine, mais ne lâcha pas le morceau).

Je trouvai Leena fascinante et touchante. C’était une très belle fille, pénible, arrogante, mais jolie et agréable à regarder. Je découvris en une après-midi plusieurs choses, certaines très positives :

  • tout d’abord, que moi aussi je pouvais devenir une très jolie fille, à condition de me livrer aux mêmes efforts que Leena (il n’était pas certain que j’en aie envie)
  • ensuite, que sous son assurance et sa froideur, se cachait finalement une fille angoissée qui cherchait à plaire (positif pour moi)
  • que je devais apprendre plein de choses dans le domaine de la beauté
  • que Laurent m’aimait bien
  • que les mecs sont des salauds indélicats avec les filles
  • que les études, c’était formidable : on travaillait, et ça marchait, alors que les rapports humains c’était compliqué, on travaillait, et ça ne marchait pas.

To be continued. J’ai plus le temps.

La réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste

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(résumé de l’épisode précédent : Fanette, jeune étudiante venue de province et qui ne connaît pas grand monde dans la grande ville, se retrouve dans une file d’attente d’inscription à un TD avec Laurent, qu’elle ne connaît qu’un peu, et ils se découvrent par hasard une passion commune pour la SF, surtout le Guide du routard galactique).

Il me dit donc :

- Mais alors tu connais la réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste?

Et je lui réponds avec enthousiasme :

- 42. (Don’t panic, j’ai mis un lien pour aider le néophyte).

J’avais un peu le sentiment qu’un américain fuyant une prison afghane qui aurait rencontré au souk de Baghdad un diplomate anglais aurait eu ressentir. J’exagère. mais bon. Je sortais de six ans de vie chez mon oncle Guillaume, aux côtés des chevaux, pour lesquels mon amour s’était fortement tenté d’ennui l’année du bac, et je n’étais pas habitué à rencontrer des amateurs de SF, qui pour moi était un plaisir solitaire.

- Je ne comprends pas, disait mon oncle qui n’aurait jamais lu un roman, mais respectait silencieusement et de réputation tous les grands auteurs français. Comment peux-tu lire Balzac et ça?

J’essayais de lui expliquer qu’il y avait une ambiance SF dans certains poèmes de Victor Hugo, par exemple la conscience (une chute merveilleuse : Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre/ Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain/L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.) mais Guillaume n’était pas convaincu qu’un amateur de Sf ait sommeillé en Victor Hugo. Donc là, tout à coup, hop, je rencontrais un garçon plutôt présentable (aucune excentricité extérieure clairement indentifiable, ni vestimentaire, ni capillaire) et pouf, on partait chez les Vogons.

Laurent avait un côté star, et il était en deuxième année (un redoublant, il avait raté plein d’UV). Il était entouré d’une nuée de petites jeunes filles toutes plus ou moins semblables, allant du bermuda bleu marine avec polo et carré Hermès pur et dur à des looks plus tendances (de l’époque), et qui s’appelaient de noms comme Astrid, Marie-Aurélie, Alexandriane, vous avez bien lu, mais on ne choisit pas ses parents, et c’est eux qui vous nomment, Ségolène, Aude, Marie-Christine, Marie-Hélène, et une redoutable Leena, hein, rien que le prénom, et qui ajoutait à ce prénom (plus redoutable à l’écrit qu’à l’oral, car ça sonnait Lina, platement) mais surtout franco-américaine, d’une mère américaine, donc mais d’origine mexicaine. Au milieu de toutes les petites filles, on ne voyait qu’elle, et elle me détesta, alors que je ne demandais qu’à être son amie (j’étais en mode fais-toi des copains/copines, mode dans lequel je peux sympathiser avec trois pensionnats, un équipage de marins polonais et deux ou trois BD). Et moi, j’aimais la Sf, ah aha ah. Et elle pas. Mieux, elle avait choisi l’option : "je vais te débarasser de tes goûts regressifs", c’est moi qui dis régressif, mais elle trouvait que Laurent avait de mauvaises fréquentations et des goûts exécrables. Oh, tiens, je me demande s’ils sont ensemble. Oh tiens, Facebook pourrait m’aider? Plus tard. Rétrospectivement, je dirais qu’elle planifiait un mariage. Je ne l’ai pas vu du tout, attendu que même maintenant, je ne planifie aucun mariage. Donc à 18 ans, s’il vous plaît.

Donc, là, au milieu de tout ce monde, nos âmes se sont trouvées. Grâce à Arthur Dent (le routard galactique).

Alors, autant le dire, oui, j’ai été amoureuse, mais pas tout de suite. Je n’étais en mode amoureuse. J’avais un amour, à l’époque, et pas Laurent. Quand même, j’ai trouvé Laurent super, dans le genre dégingandé de mauvaise humeur. Un charme, vous savez, quand vous êtes jeune vous voyez vite du beau ténébreux, partout, enfin moi. Il n’était pas hyper beau, mais il avait un charme, et il était plus sombre que ténébreux. Mais bon, ça se rapprochait, c’était le concept. On s’est mis à parler à toute allure de pleins de trucs et on n’était aussi surpris l’un que l’autre. Malgré l’ironie mordante dont je fais preuve envers les Marie-Ségolène et Laure-Astrid (que je respecte complètement, car je suis devenu copine avec l’Astrid en question, une sorte de clone blond fin de race d’Anne Roumanoff), j’étais à l’époque vêtue d’un jean, ce qui pouvait faire vaguement négligé, mais j’avais un chemisier, une lavallière (c’était mon époque lavallière, en fait j’étais aussi fan de Rimbaud), et une veste – bleu marine – et – ah ah ah – des mocassins plats à glands.

Ceci est un coming-out, enfin j’avoue, oui, j’étais super ring’, mais alors, de chez.

Je conserve d’ailleurs encore une vague tendresse pour ce look. Je peux vous dire par exemple que si je vais chez tante Etiennette comme ça, ça déchire à donf’, elle croit que je suis enfin secrétaire. Mais bon, chez tante Etiennete, c’est un autre monde, donc on ne peut rien dire.

Je voulais en venir là, je vais y arriver : mon look et mes conversations antérieures avec sa copine avec qui j’avais sympathisé lors des inscriptions ne l’avait pas amené à me suspecter d’accointances avec les Vogons. Ni avec les Woëvres. Ni les vers des sables. Je le comprends. Je ne me ressemblais pas.

Donc, nous avons sympathisé, follement, comme deux groupies. Il s’est avéré que je lisais également les Princes d’Ambre. Ah ! Que n’avais-je pas dit. Le problème, c’est que je les lisais dans le désordre (je les empruntais en bibliothèque et je n’avais pas la patience d’attendre pour lire chaque volume dans l’ordre), et que je me mélangeais dans les personnages, sans compter que le récit est fait par le père, Corwin, puis par le fils, Merlin, et que je n’aimais pas Merlin (je n’aime pas les changements ; le narrateur c’était Corwin et puis c’est tout ; je n’aime pas qu’on me change mon narrateur en plein milieu).

Donc folie, dialogue, passion.

Nous ne nous quittions plus, enfin si, un peu. Leena, la sirène aux cheveux châtains, ne nous quittait pas nos plus. Elle était extrêmement désagréable avec moi. Laurent ne s’en souciait pas. Il nous traînait derrière lui, avec deux ou trois autres, comme un prince sa cour, et la laissait me balancer des vannes que je comprenais le soir (je passais des nuits à remâcher ma rage). Ma chance, c’est qu’elle ne supportait réellement pas la Sf.

Laurent avait d’autres copains : Aymeric, catholique et alcoolique ; Philippe, artiste et accro aux jeux de rôle ; Olivier, le sérieux bon élève qui travaille mais qui devait aimer les farfelus ; Franck, le pilier du café d’à côté, en fait informaticien dans un boîte quelques rues plus loin ; Arnaud, qui alternait entre "je suis un démon" , "je suis un loup-garou" et "je suis une entité extra-terrestre", buvait avec Aymeric et était en quatrième année de Deug (détail sympathique : il est devenu fonctionnaire dans je ne sais plus quelle administration).

En fait, ils voulaient tous plus ou moins coucher avec l’une ou l’autres des filles qui gravitaient autour de Laurent, surtout Leena. Il y avait aussi d’autres filles, mais si je donne les prénoms, ça va faire désordre. Plus tard.

Donc, grâce à Laurent et à ses fréquentations, ma vie est devenue charmante. J’allais en cours, seule, plus ou moins (je me suis aussi fait des copines). A part Olivier, et Aymeric par période, les garçons ne débarquaient en cours que vers 10 heures, voire onze. De plus, ils décrochaient vers quinze heures. Ils allaient au café. Franck allait au café vers une heure, restaient avec eux, revenait vers 15 heures trente, puis à 18 heures. Arnaud allait en cours au début, puis en janvier il commença à sécher et ce fut le début de la fin. En mai, il arriva en cours ivre mort avec Aymeric, ils vomirent tous les deux et je ne sais ce qui se passa (rien de grave).

Moi, j’allais indéfectiblement en cours et j’étudiais, avec mes vestes bleu marine et mes mocassins. Bon, mon look évolua. Je passai de la veste au blouson et du mocassin à la chaussures de sport. Ultérieurement, je découvris qu’on peut faire des effets de pull, d’écharpes et d’escarpins avec un jean. Hou, comme je devenais parisienne.

Je rejoignais la bande au café vers 16 heures, et je vivais des heures délicieuses. Nous ne faisions pas grand chose à part rire beaucoup, et fort, et des systèmes de quizz sexo-amoureux inventés par Arnaud et qui avaient beaucoup de succès.

To be continued on next thursday.