
Du coup, hier, j’étais toute tourneboulée ; loin de Tim, je ne me souvenais, à part mon envoûtement, que des cheveux et de la barbe mal taillée, de l’enthousiasme juvénile, du côté enfant gâté. C’était bien la peine d’ironiser sur Pierre-Henri, qui ne me faisait aucun effet, mais qui essayait d’être poli. Tim a le côté tête à claque des jeunes gens intelligents adorés par leur maman.
Ah, j’ai oublié d’évoquer ma clef remplie à craquer de musiques géniales, ça, tout de même, c’est le bon côté.
Oublié un truc : Pierre-Henri m’a appellé samedi, pour savoir ce que je faisais le soir ; pendant la préparation technique du final du spectacle pour Fabienne. Je lui ai expliqué que j’étais occupée, et il m’a annoncé qu’il me rappellerait dans la semaine. Le téléphone sonne pendant que je suis au chinois avec Viviane, il a l’air prêt à discuter, je lui fais comprendre que c’est pas trop le moment, et il enchaîne : que dirais-tu d’un café ce soir après le boulot?
Enfer et damnation. Pas cette semaine je lui dis.
Reculer pour mieux sauter.
Hier après-midi, Sandrine.
J’ai dit déjà je crois que Sandrine, la copine de Lui que je vise obstinément, est charmante et semble vouloir sympathiser avec moi.
Elle passe parfois voir Lui et manque rarement de me faire un coucou.
D’où vient, me dira-t-on, que je la trouve sympa?
Elle est généralement de bonne humeur et souriante, elle aime parler de musique et de cinéma, elle m’a prêté un bouquin, tiens il faut que j’en parle.
Elle aime bien Jane Austen et moi aussi, et ce n’est pas si courant. Moi j’aime aussi les Hauts de Hurlevent, elle pas, mais on en a parlé et elle va le relire.
Elle passe ses partiels en ce moment, elle fait des stages, mais j’ai encore un peu l’impression d’être étudiante et de m’intéresser à des trucs culturels, alors qu’au boulot, l’ambiance c’est plutôt je rentre chez moi aussi sec faut faire à bouffer aux gosses.
Donc, j’aime bien.
La semaine dernière elle voulait qu’on se fasse un ciné ; mais j’ai fini tard, et puis les contraintes de la vie on eu raison de moi. Lundi soir une lessive à faire à la laverie (pas poétique du tout mais sans petites culottes propres on est peu de chose), mardi Gaël, un pot dans un café avec des amis à lui, mercredi elle pouvait pas, jeudi je devais aller boire un verre avec Coco parce que son mari était en RTT le jeudi, oui, bizarre mais bon, et il pouvait s’occuper des enfants alors, et vendredi Val m’invite pour le week-end chez une copine à elle, il fallait y aller, et ce week-end - voilà.
Donc je prévois un ciné avec Sandrine, qui me force presque la main, hier soir, parce que je me sens malhonnête : je l’aime bien, mais Lui aussi, il me fait toujours de l’effet, et même plus que jamais. Je devrais être jalouse. Je devrais la détester. Je ne sais pas pourquoi je n’y parviens pas. Mais je devrais au moins la fuir. Au lieu de ça, je cède à un penchant inexplicable, je lui parle, je me montre dispo, et tout en la trouvant charmante je ne pense qu’à Lui.
Ciné après le boulot, j’essaie de finir tôt. Vers 5 heures et demi, ma chère chef passe devant mon bureau, sort dans la cour, s’arrête, reste là, et repart. Viviane et moi nous nous regardons.
Environ cinq minutes après, Lui sort de son bureau, Ben est juste derrière lui, ils parlent, Lui s’en va, Ben le rappelle, lui montre sa montre, Lui fait un geste pour dire qu’il revient vite et il s’en va.
Je suis pétrifiée. Là, tout de même, ça m’inspire des conclusions. Mon téléphone vibre. Normalement je ne réponds pas, je regarde qui appelle. Mais là, complètement perturbée je décroche, et..
… c’est Tim.
Qui ne rigole pas. Il faut qu’il me voit.
Alors, là, essayons de résumer. Je ne veux pas le voir, je veux réfléchir, penser à lui, à moi, à Sandrine, à Lui, à la Diva.
Mais sa voix sent le Mustela.
Je suis lamentable au téléphone, je bredouille. Il insiste. Je me reprend. Je dis demain (et je fais mes lessives quand, moi?) Il dit c’est pas possible, il faut qu’il me voit, là, il a besoin de moi.
Mais, non, je dis non, il a très bien vécu sans moi jusqu’à maintenant, tout de même, n’en rajoutons pas.
Sans moi il n’existe pas. (qu’il dit).
Là, voyez, ce genre de déclaration, je ne me dis pas oh il m’aime, je me dis qu’il est dingue. (C’est peut-être aussi son intonation impérative). Mais l’effet Mustela joue à plein. Rien que de l’entendre , ça recommence. Je commence à me construire une soirée. Tout va bien, je vais au cinéma jusque disons 21 heurs et je le retrouve après.
Je vais pour dire oui, d’accord, et là, tout de même, j’ai un truc qui part du fond de moi et je dis, en essayant de ne pas montrer que ma voix s’étrangle : Demain si tu veux mais ce soir non.
Il crie : Mais demain je ne peux pas.
Son intonation, heureusement, me remet en contact avec la réalité : un gamin gâté. Il veut jouer à son jeu maintenant mais pas après. Je reste ferme, avec peu de mots, parce que je le verrais bien ce soir-là, moi.
Annule ta soirée de demain, dis-je avec fiel (un fiel léger).
Il peut pas. Très bien. Mais moi, je dois jeter mon bonnet par dessus les moulins pour lui.
Son insistance devient gonflante et je coupe.
Mais j’ai les mains qui tremblent.
Le téléphone re vibre. Je le cache dans mon sac.
Il arrête de vibrer, puis recommence. J’éteins le vibreur.
Un mouvement dans la cour. Sur les nerfs, je sursaute. Ce n’est que Lui. Pas content.
Cinq minutes après, la Diva revient. Souriante.
Dois-je en tirer des conclusions?
Naturellement, il m’est impossible de travailler. Je ne peux plus me concentrer. Mes idées se télescopent.
A 18 heures, alors que je tape lettre par lettre un rapport parce que j’ai décidé que ça ne se pouvait pas d’être aussi nulle et tournenboulée, je change radicalement d’avis : j’ envoie un SMS à Sandrine pour reporter le ciné à demain, ce que je trouve d’une grossièreté insigne. Je rappelle Tim, rendez-vous, il a un studio dans le 17ème, c’est pas loin, j’y suis à 19 heures.
Inutile d’attendre le prochain post (yoyo) pour avoir la suite ; la suite, c’est que j’ai très peu dormi, que je ne suis pas douchée chez moi, que je n’ai pas changé de vêtements (j’envisage une pochette à slip propre pour les urgences, mais je ne suis pas comme ça, normalement, je suis pondérée et tout), pas fait ma lessive et qu’hier soir, en culpabilisant, j’ai passé la soirée avec Sandrine, en pensant à Tim tout le temps.