
Photo : Dolarz
Je crois que je vais bientôt faire le choix d’arrêter le feuilleton du jeudi, car cela me devient de plus en plus difficile de me lancer dans ce feuilleton. Trop de souvenirs reviennent, même si je me suis mis en tête d’aller jusqu’au bout, jusqu’au bout de quoi? En fait?
Enfin on verra.
Dernièrement, j’ai évoqué les jeux de rôles parce que c’était une activité très importante pour mes amis, mais au final, à part mes pénibles tentatives pour jouer, cela ne prenait pas tant de temps que cela dans notre vie.
Non, et l’essentiel, ou du moins ce qui devint l’essentiel, c’était tout autre chose.
Récapitulons. L’année précédente, j’avais fait en quelque sorte partie, par hasard, d’un groupe d’amis, qui fonctionnant comme une sorte d’entité tentaculaire dans laquelle je me sentais fort agréablement dissoute. j’avais passé des heures délicieuses à palabrer interminablement et inutilement , un verre à la main, à la lueur des bougies. Ah, jeunesse. Cependant, que d’excellents souvenirs!!
A la fin de cette première année, les examens et les différences de réussite entre membres de ce groupe avaient eu raison de la bonne ambiance des débuts.
Puis, à la rentrée, le tout avec repris, mais différemment ; je m’étais alors rapprochée de deux garçons, Laurent et Philippe, les rôlistes.
Et là, les choses évoluèrent rapidement et étrangement. Comment cela a t-il commencé? Il n’y eut pas un moment précis, mais après plusieurs après-midi ou soirées passées ensemble, à déambuler dans les rues en parlant, il s’avéra que nous étions tout à coup de venu très proches.
Le premier souvenir précis de ce sentiment concerne une balade à pied.
Nous étions au café, et, exceptionnellement, j’y étais resté le soir. Ordinairement, je travaillais le soir, et je quittais tout le monde vers 3 h 30 ou 4 heures pour aller dans mes boîtes de marketing. Ce soir-là, je ne travaillais pas, ce qui, malgré mes obligations étudiantes, me mettait dans un situation de semi vacances bien agréable. Ce devait être en janvier, parce que j’ai l’impression confuse que c’était après Noël, mais il faisait froid, donc janvier et février.
Nous avions parlé au café, traîné, parlé des heures - c’était l’époque où le temps ne comptait pas, il s’étirait à l’infini et parraisait toujours abondant et disponible. De quoi parlions nous? Je ne sais plus. mais ça dura au moins trois heures, ou quatre, et puis le café ferma. Ce n’était pas un café de soir, le quartier, dès 7 heures, perdait toute vie.
Nous sortîmes, et il fallait nous séparer - rentrer chez nous.
Mais, comme nous parlions, nous avons continué, juste un peu, nous finissions la conversation, en nous dirigeant lentement dans la direction du Luxembourg.
Lentement, en marchant, nous avons suivi la rue de vaugirard. Atteint le Luxembourg. Traversé.
Nous finissions toujours la conversation.
Nous étions au RER Luxembourg.
Là, Laurent annonça qu’il partait, vers Bastille.
- On t’accompagne au métro, dit Philippe.
- Pas de métro, dit Laurent. J’ai pas de sous, pas de ticket. Je vais marcher.
S’ensuivit une discussion sur le fait qu’il pouvait frauder.
Laurent avait décidé d’être pauvre et honnête, et de ne pas frauder. (L’honnêteté, comme la pauvreté, était un peu une pose ; il avait des parents tout à fait aisés, et il avait eu une période fraude ; mais là il était dans sa période Abbé Pierre, et fâché avec ses parents ; je lui avais suggéré, avec mon affreux prosaïsme, de travailler ; mais non ; enfin ; quelle absurdité ; gagner de l’argent ; mes amis se drapaient dans des poses et prétendaient ne jamais trouver de travail ; je sais que ça fait sarkozyste, ça me désole tout à fait de dire ça, mais je ne les avais jamais vraiment vu en chercher ; peut-être fallait-il que le travail les agresse ; donc moi j’accumulais, très platement, les boulots d’étudiants, et je fréquentais des gens qui “ne s’en sortaient pas” et qui ” trouvaient rien” car on ne “voulait pas d’étudiants”).
Bref, je n’avais pas d’esprit critique et je les plaignais de tout mon coeur. Revenons à Laurent. Tout seul sans ragent pour prendre le métro. Bou-ouh.
Qu’à cela ne tienne, nous allions l’accompagner.
Droit sur le Panthéon, puis vers Mouffetard, puis le pont au bout de l’île, Bastille.
Nous marchions au hasard, dans la bonne direction mais en suivant les rues approximativement.
Plus le temps passait, plus nous parlions, plus nous étions échauffés et notre discussion fit que nous ne vimes absolument pas la route passer.
Laurent habitait vers Faidherbe Chaligny et nous proposa de monter chez lui.
Nous montâmes.
Il était l’heure de dîner. Laurent avait de l’alimentation une perception personnelle : il mangeait des boites de conserves froides en sandwiches dans des baguettes, parfois arrosées de bières. Il proposait de faire chauffer une boîte. ça sentait la pâtée pour chien. Je suggérais d’acheter des pâtes et de les accomoder au fromage. Hurlement de Laurent : mais c’est cher.
- Arrête, lui dit Philippe, on y va.
Chez l’épicier arabe en bas, nous trouvâmes de quoi faire un repas meilleur. Nous avions tous les deux très peu d’argent sur nous, mais je crois, du pain, des oeufs, du fromages, du vin, du saucisson.
Le repas fut basique mais j’en ai un souvenir merveilleux. L’omelette, j’en garde, ridiculement, le meilleur des souvenirs. A croire que jamais je ne mangeais meilleure omelette.
Le temps passa tout seul, une harmonie totale régnait entre nous trois, nous étions assis, les uns contre les autres, sur le lit dans la chambre de Laurent.
La soirée passa, l’heure du dernier métro, on a regardé un film, après il fallu rentrer, gros souci, l’heure, moi et Philippe habitions dans des directions opposées, ils ne voulaient pas que je rentre seule, c’était loin.
Ce qui est difficile à expliquer, fut le lien impalpable qui nous unissait. Nous ne faisions rien d’autre que parler, et une tendresse de plus en plus grande nous unissait. Cette tendresse avait quelque chose d’abstrait, elle ne reposait sur rien, et pouvait basculer dans de nombreuses directions… mais en ses débuts, elle était là, tout simplement, avec quelque chose de magique.
Je finis par m’endormir assise sur le lit, Philippe voulait me le laisser, mais on s’y installa je ne sais comment, et Laurent par terre.
Bon, je dormis si mal qu’à 5 heures je partis, en me levant je réveillai involontairement Philippe, ensemble nous avons descendu les escaliers, sommes allés au métro, avant de nous séparer à Bastille.
Une soirée/nuit rêvée qui fut le début d’une amitié nouvelle : oui, nous nous connaissions depuis un an, mais tout d’un coup, il y eut une intensité nouvelle dans nos rapports. Nous n’étions plus des amis, nous devenions des frères et soeurs.



















