
Pierre-Henri a appelé vendredi soir. Dans ma salle de bain, je me lavais les cheveux en faisant attention de ne pas me cogner aux murs et de ne pas donner de grands coups dans le rideau de douche parce que ça met de l’eau partout par terre et après il faut essuyer et en plus le tapis de bain est trempé – froid aux pieds quand on sort. Pile le bon moment pour que le téléphone sonne. J’avais la tête pleine de savon, j’ai hésité, je sors de la douche, je sors pas? je suis sortie.Je me suis enveloppée dans une serviette et mes cheveux, mouillés et savonneux, dans une autre, et après j’ai décroché, c’était lui, j’avais froid, mon vélux a les joints qui flanchent, petit sourant d’air froid sur ma nuque, je me suis dit autant avoir chaud, et comme c’est pas grand chez moi, je me suis mise sous la couette, avec le tél, C’est faisable dans ma boîte à chaussure, mais c’est pas pratique (Serviette de bain + serviette sur les cheveux+couette+téléphone avec fil du téléphone qui se prend dans la serviette).
- Salut ! a fait Pierre-Henri, voix sérieuse, posée. Je ne sais pas si tu te souviens de moi (j’ai fait : eeeeuuuhhh…. je crois que si), nous nous sommes vu au réveillon chez ma tante, tu es partie tôt et je t’a trouvé très spontanée et drôle.
Vous avez bien lu, et j’ai bien entendu, ces mots se sont gravés dans mon esprit : je suis très spontanée et drôle. C’est chouette, non?
- J’ai pensé, a-t-il enchaîné imperturbable, que tu accepterais peut-être une invitation à dîner?
Là, je fais une parenthèse.
Combien de types vous appellent pour des invitations à dîner? Attention, pas pour boire un café, aller au ciné, se balader, aller faire un tour chez Simbad, ou à la Fnac rayon électronique ou DVD ou bouquins.
Combien?
Moi, jamais. ça ne veut pas dire que je fréquente pas de mecs, ça veut dire qu’ils ne m’invitent pas au restau pour dîner la première fois.
Ouais, je dois être nulle, trop bonne copine ou je ne sais pas. Ou je connais pas les bons mecs, ou c’est l’âge, mais voilà c’est la triste réalité de ma vie.
Je me suis donc pétrifiée intérieurement ; rien ne me plaisait dans ce type, même sa petite phrase avait un côté préparé, sûr de lui, m’as-tu vu. Mais le fait qu’il m’invite au restau m’a pris de court. ça m’a, euh, touché. Troublée. Hm. Mais j’étais pas contente d’être touchée. Ni troublée.
Pour moi, si un type t’invite au restau, tu passes à la casserole après, c’est clair. Ne venez pas me parler de romantisme. C’est dans mon idée, à tort ou à raison.
Après tu peux le prendre de haut, ou de loin, jouer avec lui, le faire mariner ; mais ce n’est pas mon style : ou alors il faut que je sois amoureuse.
Mais là je ne suis pas amoureuse. Donc pour moi, restau= je mange à 8 heures, je couche à minuit.
Or je ne suis pas amoureuse, je le trouve nul, ni drôle ni rien, aucune raison de lui tomber dans les bras.
Je reste muette. Parce que je trouve quand même ça sympa de m’inviter au restaurant, peut-être n’a-t-il pas les mêmes arrières pensées que moi?
Ou si?
Je suis donc muette. Le monde est rempli de filles qui savent très bien ce qu’elles doivent faire : elles doivent raccrocher au nez, elles savent comment et quand séduire, tout va bien. Moi je ne suis sortie qu’avec des garçons que je connaissais plus ou moins, je n’ai jamais dîné avec un inconnu. Je sens que je dois refuser, mais je ne sais comment. Voilà. Dans ces moments je me déteste, je voudrais avoir Le Guide Des Réponses Que Vous Devez Avoir Dans Toutes Les Circonstances.
Mais je l’ai pas.
Moi, j’aimerai qu’on me fasse la cour, on m’invite au restaurant, voire des fleurs et je saurais que je peux ne pas coucher avec lui tout de suite ou même réfléchir un mois toute alanguie j’y va-t-y j’y va-t-y pas (quoique un mois c’est long – mais c’est l’idée globale, l’absence d’obligation, de contre-partie). Mais ça n’existe pas. Oui, je sais, sauf avec VOTRE amoureux qui LE plus gentil, mais avec les autres, non, ça a toujours été comme ça, c’est les rapports humains, sauf que les filles sont rêveuses ou romanesques. je l’aime pas, mais il va me convaincre de m’aimer (dans les romans ça marche, mais vous imaginez le manque à gagner pour les mecs qu’en séduit jamais une? Sauf s’il décide de devenir crtique gastronomique pour rentabiliser).
Lui s’étonne. “Allo?
J’improvise brusquement, de toute façon n’oublions pas que j’aurais sa tête et j’entendrais sa voix toute la soirée si je mange avec lui, don je lui dis que je fais un truc le soir même, je vois des amis, je ne peux pas.
Ah, dit-il. Et la semaine prochaine?
Ecoute, dis-je, tu vas trouver ça incroyable mais je fais un truc la semaine prochaine aussi (c’est faux) et le week-end d’après je ne suis pas à Paris normalement (c’est vrai) et après je crois que j’ai un baptême (c’est vrai aussi mais je suis plus sûre de la date, ni d’y aller, mais bon).
Ah, dit-il.
Déçu.
J’ai réussi, me dis-je, et donc, contente (d’avoir réussi, ezt aussi, contente qu’il soit déçu, une fille telle que moi, tellement inabordable, ah la la, mais aussi le pauvre il me fait de la peine un peu quand même, c’est pas de sa faute s’il est nigaud), j’ajoute : mais attends, on peut peut-être se voir samedi.
Mais tu fais déjà quelque chose, objecte-t-il.
On peut aller au ciné à 5 heures, 6 heures, si tu veux.
Au cinéma? (Comme il aurait dit : Au zoo? Ou : Regarder les bateaux sur la Seine?)
Oui.
J’aime pas trop, dit-il. Tu sais, j’ai le satellite, avec toutes les chaînes… Alors le cinéma. (Intonations supérieures, le cinéma, pff…)
Petit Jésus retenez-moi.
Moi, j’adore le cinéma, dis-je avec agressivité.
Ah. Si tu veux. Oui, si tu veux. (Ferrons-la, se dit-il)
Comme tu veux (je me maudis, je sens que ça va être pourri, je me sens nulle. En plus ma serviette est toute mouillée maintenant, j’ai froid à la tête, je suis déprimée).
Je passe te prendre à 4 heures?dit-il.
Tu passes où?
Chez toi.
Mais pourquoi? On se retrouve là-bas.
Je viens te chercher en voiture, fait-il, comme une évidence.
En voiture?
(Pour moi, se déplacer en voiture à Paris est une idée baroque, ou de banlieusard. Il habite peut-être en banlieue, en fait. Je lui demande d’où il vient.)
Rue Scheffer.
Mais c’est dans Paris?
Oui.
Mais pourquoi tu viens en voiture? C’est idiot. En métro c’est plus rapide.
Nous n’allons pas y aller en métro. (Comme si je lui avais proposé d’y aller à dos d’éléphant)
Mais pourquoi?
Tu sors avec moi, je ne vais pas te balader en métro. (genre : c’est un principe)
Ah bon? Je devrais le maudire ou me moquer de lui, mais son idée est si nouvelle pour moi que j’en reste baba.
Mais on va galérer pour se garer.
Il y a des parkings (le mec qui assure). 4 heures?
Euh.. oui. D’accord.
Je raccroche, je suis toute froide, je me maudis. La nulle. J’aurais du dire non à Val, que je rappelle derechef – mais je raccroche. Je me suis mise toute seule dans cette situation. Je n’avais qu’à refuser. D’ailleurs, je n’ai qu’à prendre les choses avec humour, plutôt que de paniquer. Il y a des gens très bien qui peuvent ne pas aimer le cinéma et préférer regarder la télé. Il y a des gens très bien qui peuvent circuler en voiture dans Paris. Si ce garçon ne me plaît pas, c’est à moi de le lui faire comprendre, et d’ailleurs, me dis-je en reprenant courage, rien de tel qu’une situation inédite gérée avec recul pour apprendre des trucs dans la vie.
Jamais je ne suis allée au cinéma avec un quasi-inconnu. D’ailleurs, j’y vais en général avec des filles, des copines. Avec les mecs, je fais d’autres trucs, pas forcément cochons, mais plus mecs : des jeux, des soirées D&D, je ne sais pas.
Tous mes petits copains étaient des types avec qui j’avais un lien : ami d’ami, camarade de l’UCPA, camarade de fac. Jamais je ne suis sortie avec une personne totalement déconnectée de mon milieu et de ma vie. Cetaines amies sont sorties avec des types rencontrés en boîte et dont elles n’avaient aucune idée avant de les rencontrer ; moi, jamais. Sans aller jusqu’à plus si affinité, j’aimerai bien parler un peu quelqu’un de différent de moi, pour me changer.
Bien que je ressente toujours cette sourde inquiétude et un fort sentiment de rejet, je parviens à me persuader que cette séance au cinéma peut me fair passer quelques heures intéressantes. Je me dois de préciser que Val n’est pas si responsable que cela : de toute façon, avec ou sans Val, si Pierre-Henri m’avait appelé, j’aurais eu du mal à l’envoyer promener. Je ne suis pas une experte. Justement par manque d’habitude. Je peux, avec de la concentration, envoyer balader ma chef désagréable. Mais si un type pot de colle m’appelle, j’ai du mal à m’en défaire : cela ne s’est pas présenté très souvent, mais tout de même un peu.
Donc voilà, vendredi soir, j’ai du en plus retourner finir ma douche et comme chez moi c’est petit, je n’ai pas des tonnes et des tonnes de serviettes, donc je n’en avais plus de sèches et propore, donc je me suis rincé les cheveux, et séchée avec des serviettes humides, ce dont j’ai horreur. J’étais de mauvais poil, je me sentais nulle et bête et j’avais froid aux pieds.
Et je me disais : qu’est ce que je vais faire jusque demain 16 heures à attendre ce nigaud?
Je me sentais nouille et donc je me suis dit que j’allais sortir acheter du Nutella pour passer la soirée à regarder Breakfast at Tiffany’s en mangeant du Nutella. En me disant que j’étais nulle, puis mais non je suis pas nulle ça va être sympa de toute façon je me tire à huit heures mais je suis nulle d’avoir accepté une invit si ce type ne me plaît pas non mais ça va être une bonne expérience pour moi mais je suis un peu nulle etc. Une bonne soirée en perspective, quoi.
Mais j’avais les cheveux mouillés.
Il était huit heures 20.
Le supermarché d’en bas ferme à huit heures trente, il y en a un autre à vingt minutes qui ferme à 9 heures.
Cheveux mouillés et Nutella?
Ou rien?
Je me rhabille, pas contente, je mets mes cheveux dans une écharpe, je sors, je descends les six étages, la rue, l’autre rue, le supermarché, je suis dans la fille d’attente et là, là, que se passe-t-il? Hein? mon portable (que par miracle j’avais pris avec moi) sonne.
Oui.
A suivre – donc.