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Voilà l’été

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Mais, après les examens, ils semblent s’évaporer.

Donc, j’errais un peu comme une âme en peine, souhaitant retrouver le rythme de ma vie d’avant, mais il ne revenait pas.

Une semaine, ou dix jours, un peu mous, passèrent. Puis Laurent m’appela, pour un ciné. Puis Philippe, puis Mirabelle. Je proposai à Mirabelle de venir au ciné, ou au café, avec nous. Elle déclina, argumentant qu’elle avait en de me voir, ou Ophélie, ou Leena, ou une autre, mais Laurent non, et pas Philippe. Je fus stupéfaite, moi j’aimais tout le monde, mais pas elle? Euh.. Non, elle trouvait Philippe ennuyeux et Laurent bizarre. Je raccrochai tourneboulée.

Des coups de téléphone recommencèrent à se succéder, d’abord lentement, puis plus fréquemment. Mirabelle m’appela pour me proposer d’aller chez Ophélie. J’allai chez Ophélie, invitée par Mirabelle ; quand j’arrivai, en milieu d’après-midi, pas mal de gens étaient déjà là, ils avaient visiblement déjeuné ensemble, et j’arrivais comme une intruse, ou une étrangère, après. Cela me remplit de perplexité ; ne faisais-je plus partie du groupe? Je partis plus tôt, ce qui me fit encore plus ressentir à quel point j’étais étrangère. En revenant, je m’arrêtai dans un magasin de chaussures ; le fil de mes pensées confuses et perturbées me fit penser qu’un achat de chaussures rendrait mon apparence générale moins ringarde et serait un pas de plus vers mon intégration ou ma réintégration (des mocassins aux chaussures de sport ; et des chaussures de sport aux chaussures à la mode).

Ensuite il y eut les résultats aux examens. J’avais presque toutes mes UVs, mais il fallait en repasser une ou deux en septembre ; Mirabelle, Laurent (qui doublait ou triplait son année), Philippe, Aymeric, Leena les avaient toutes. Pour le reste, c’était plus flou.

Ophélie m’appela le lendemain ou sur lendemain, et je passai chez elle, avec soulagement ; elle était seule. C’était le soir ; de nouveau, les bougies, miroirs, lumières, encens, lampes japonaises, reflets de lumière dorée dans les verres de vin blanc.

Ophélie m’informa de ce qu’elle était "très mal". A l’époque, je parlais encore un français assez classique, et je ne connaissais pas les expressions elliptiques et imagées de la capitale. Je crus qu’elle avait un problème de santé. Mais non. Elle souffrait dans son âme ; mais elle avait du mal à s’exprimer : l’intensité de la douleur.

Après des silences ombreux et des soupirs, des disques de fado et de musique brésilienne (chez Ophélie j’avais toujours, diablement philistine, un petit carnet et je disais : " c’est qui, ça?" et je notais les titres que j’allais retrouver à la Fnac), Ophélie me demanda, toute en émotion retenue, si, sincèrement, je pensais que Mirabelle avait vraiment travaillé plus qu’elle ses examens. La question me réduisit premièrement au silence ; était-ce une blague? un piège? y avait-il une deuxième, troisième, ou quatrième degré? Pourtant, un doute pointait dans mon esprit. Complètement abasourdie, je répondais qu’elle s’était enfermée pendant un mois et demi pour réviser ; que je ne pouvais pas juger et comparer leurs quantité et capacité de travail, car tout le monde était différent, mais en tout cas Mirabelle avait donner tous les signes extérieurs du travail.

Ophélie s’agita ; soupira ; voilà, j’avais bien dit les choses : les signes extérieurs du travail ; mais pouvait-on affirmer avec certitude qu’elle avait vraiment travaillé? je lui fis remarquer que, d’une personne qui a l’air de travailler et qui réussit ensuite ses examens, on peut s’autoriser à penser, avec une forte probabilité, qu’elle a en effet travaillé. Ophélie en convint, après un silence.

Son salon ressemblait à un décor de théâtre ; une lampe en lamelles de bambou projetait sur les murs de briques peintes en blanc des reflets rouges ; le vin doré, dans les verres, étincelait ; quelques paillettes sur les tissus orientaux, aux murs, dans la pénombre, palpitaient de tout petits points dorés. Je sentais arriver la catastrophe, mais je regardais les murs, le sol, le canapé, pour regarder ailleurs.

Mais pouvait-on affirmer qu’Ophélie n’avait pas assez travaillé? Pouvait-on comparer les résultats aux examens de Mirabelle et d’Ophélie, et en tirer des conclusions? Mirabelle n’était-elle pas, finalement, une bonne petite élève sérieuse qui avait bien appris ses leçons, et donc plu aux profs, quand l’indépendance d’esprit et la largeur de vue d’Ophélie leur avait déplu? Avec un soupir, Ophélie m’avoua sa déception : les profs étaient toujours les mêmes ; ils préféraient toujours les esprits scolaires aux esprits plus murs ; sa prof de français de première le lui avait dit : elle n’avait pas un esprit scolaire.

J’étais bien convaincue de ce qu’Ophélie n’avait pas un esprit scolaire. Moi même, regardant à l’intérieur de moi, je devais bien admettre que j’étais aussi de ces esprits furieusement scolaires qui apprennent leurs leçons pour la savoir, et utilisent, avec un manque total d’originalité, ces connaissances acquises pour les examens, en le saupoudrant d’idées lues ça et là. Je suggérai à Ophélie d’apprendre plus ses leçons pour septembre, dans le style le plus ondoyant et le plus détaché possible, comme si réussir ses examens n’était que la plus infime petite part de nos fascinantes existences, une concession à la mesquinerie du monde. D’un geste gracieux, Ophélie renvoya le problème à sa place : "Bien sûr, dit-elle. Ce n’est pas le problème."

Le problème, était, en effet, que Mirabelle, petite fille joufflue et bien élevée, avait réussi ses examens, comme une bonne petite élève sérieuse, alors que l’ondoyante, musicale, théâtrale et artiste Ophélie s’était lamentablement vautré. Elle se refusait à admettre qu’elle n’avait rien fait, pas étudié, pas appris, et c’est quelque chose qui m’a toujours surpris : certains étudiants tiennent les études en un tel mépris qu’ils se croiraient insultés à l’idée de devoir apprendre une leçon, opération trop mesquine pour leurs intelligences supérieures ; il semble pourtant logique et simple de postuler que les profs font des cours, et contrôlent leur apprentissage par des examens ; mais ces élèves utilisent plutôt la fac comme un révélateur de leur intelligence : un lieu où il ne faut pas apprendre, quelle horreur, mais réfléchir – le cerveau vide.

Ophélie était aux prises avec un sentiment que j’ai ensuite retrouvé chez nombre d’étudiants : la jalousie intellectuelle, et curieusement c’est l’une des pires qui soit. On peut être jaloux du physique d’une personne, quand une beauté ou un charme indubitable s’étale devant nous, et je le comprend bien. Mais la jalousie intellectuelle semble cent fois plus mesquine : devant l’évidence d’une réussite scolaire ou universitaire, on oppose facilement le conformisme à l’esprit libre, et n’importe quel crétin se plait à justifier son échec par sa supériorité d’esprit, supposée odieuse au correcteur mesquin, argument irréfutable : son charme et sa puissance viennent de son paradoxe et de son illogisme même ;  l’effet goéland, pourrait-on dire : "Exilé comme un prince au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher": j’ai raté l’examen parce que je suis trop intelligent, emballé c’est pesé, les profs c’est tous des cons.

Je n’osai pas croire à cette stupidité de la part d’Ophélie ; mais si, il fallait le croire. Et ce n’était pas tout. Après avoir réglé le problème de Mirabelle, elle passa à moi :

- Il paraît que tu es allé au cinéma avec Laurent?

- Oui.

- Tu sais que tu as vexée Barbico?

Ophélie se lança dans une analyse détaillée des sentiments de Barbico, c’est-à-dire Leena, et m’assura que j’allais avoir des problèmes avec elle ; je ne voyais pas très bien lesquels. Nous étions en termes très froids, je ne voyais pas comment cela pouvait se dégrader. D’ailleurs je m’en moquais. Je le dis à Ophélie, qui, en prenant des airs mystérieux, m’assura que Leena connaissait "très bien" Laurent et qu’il fallait "se méfier". Mais se méfier de quoi? c’est ce que je ne pus deviner. Je dis à Ophélie que Laurent avait souvent l’air agacé par Leena ; pas du tout, me dit Ophélie ; c’était beaucoup plus compliqué que ça. Laurent avait fait des confidences à Ophélie (ce qui me surprit) ; Laurent était un être fragile, blessé, difficile à comprendre (on comprenait cependant qu’Ophélie avait réussi à percer les arcanes de la compréhension de l’être profond de Laurent, grâce, probablement, à la supériorité intellectuelle qui lui avait tant fait obstacle dans sa réussite aux examens) ; le lien qui l’attachait à Leena ne serait pas facile à rompre. Eh bien, tant pis, dis-je à Ophélie, je le vois toujours sans elle, alors il peut la voir d’une côté et moi de l’autre, avec Philippe ou Arnaud, je m’en fous.

- Et tu le vois souvent, alors? demanda Ophélie. Rêvai-je ou y avait-il une passion inquisitrice larvée dans sa question?

(c’est trop long, j’arrête, la semaine prochaine la suite).

C’est jeudi, c’est feuilleton : Et Fanette commença à réviser ses examens.

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena. Et d’autres.

(Ce billet est le cent unième.)

C’est bien beau de glandouiller en buvant des machins et en perdant son temps, mais le mois d’avril arrive. Et quand le mois d’avril arrive, on se dit : "Aaaaaaaah le mois prochain c’est le exams aaaaah j’ai rien foutu pas cool".

Et là, deux stratégies : soit on s’enferme chez soi pour bosser, soit on ne le fait pas et on continue de glandouiller, en relisant ses cours pensivement sur son canapé, en pyj’ à trois heures de l’après-midi.

Il y a aussi ma stratégie à moi : je m’enferme en bibliothèque de 10 heures (midi si je vais à Beaubourg sauf le week end) et je sors à 5 heures en voyant double (d’avoir lu), le dos et la nuque raides, les fesses et les reins douloureux.

Le groupe se disloqua progressivement. Je ne sais trop ce que firent les autres, mais je sais ce que je fis moi : biblio, donc, seule, ou avec Philippe, ou Laurent, mais pas très souvent car ils bossaient mieux chez eux.

Durant cette période, je vis cependant beaucoup Ophélie, qui habitait à deux stations de métro de chez moi. Elle révisait chez elle, mais je savais qu’elle se levait vers 1o heures, était habillée à midi et se mettait au boulot dans l’après-midi. Sa stratégie de révision me paraissait le signe d’un esprit supérieur : il fallait être drôlement sûr de soi pour réviser aussi inefficacement en apparence. Vers six heures, en revenant de bibliothèque, je passais parfois chez elle, et nous buvions un verre ensemble. Cela durait moins longtemps que dans les mois précédents, mais nous avions le poids pénible de nos révisions qui pesait sur nous, donc cela nous rendait plus philosophes, sur le thème "le poids de la vie qui pèse sur nous". Donc, si les moments que nous passions ensemble étaient plus courts, ils étaient plus intimes et plus intenses. Après avoir discuté, toutes pleines du poids de la vie, je faisais à pied les deux stations qui me séparaient de chez moi, dans la douceur parfois fraîche de mai, pour détendre et faire fonctionner les muscles de mes jambes et de mes cuisses endoloris par tant de station assise et d’immobilisme.

Parmi ceux qui révisaient, il y avait Mirabelle. Mirabelle était une fille blonde, avec des cheveux dorés, un visage rond, enfantin, simple, et qui, un peu comme moi, avait adhéré au groupe avec candeur. Elle avait deux frères plus vieux qu’elle, et dans le groupe, c’était une sorte d’éternelle petite soeur. Elle suivait ce que nous faisions, écoutait, riait, parlait peu, mais dès l’approche des examens elle disparut, engloutie par les révisions.

Mirabelle, en mars, avait beaucoup sympathisé avec Ophélie, qui vécut les révisions de Mirabelle un peu comme une trahison. Certes, elle ne s’opposait pas à ce que Mirabelle révisât, me dit-elle un jour. Et même, elle comprenait très bien. Mais, après tout ce qu’il y avait eu entre elles, elle ne comprenait pas ce silence.

Après avril, et ses révisions, il y eu mai et son stress. Les révisions augmentèrent de rythme. Je ne voyais plus personne, ou quasi. Quand j’en avais marre de réviser, j’appelais des copines perdues de vue que je redécouvrais, avec un léger sentiment de culpabilité, et nous faisons des pauses ciné ou papotages dans nos révisions.

Puis les exams commencèrent ; en période d’exam, je suis fatiguée car je dors très mal. Je passe des nuits semi blanches, en dormant éveillée, en quelque sorte, dans un sommeil pas très réparateur, peuplé de rêves, mais qui me laisse la sensation de ne pas avoir dormi. Mes muscles se tétanisent facilement, j’ai des crampes dans les mollets, les cuisses, sans oublier la crampe de l’écrivain. Après chaque examen, j’avais à nouveau envie de dormir, mais les siestes me faisaient passer de vraies nuits blanches, dont je sortais le cerveau ébouillanté. Donc, il me fallait me contenter de mes nuits, telles qu’elles se déroulaient, et ne pas trop forcer sur les jours.

Les écrits s’étalaient sur douze jours, et une semaine après commençaient les oraux. Je redormis normalement après le dernier écrit. Mais durant ces 12 jours je n’avais plus ni vu ni appelé personne ; nous ne nous étions guère que croisés, lors des examens. Le lendemain du dernier écrit, après avoir dormi, je rappelai Ophélie.

Quelque chose avait changé. Elle était encore plus lymphatique. Elle ne semblait pas pressée de me voir, alors que j’avais hâte de sortir de cette période de torpeur et d’abrutissement crispé. je passai la voir, pour forcer un peu le destin et passer une bonne soirée, mais elle était éteinte, fatiguée, trainaillant d’un air mou, parlant de révision. Je me sentis mise dehors.

Cette sensation se poursuivit les jours suivants. Je retournai au café, morne, avec seulement Arnaud et Franck. Nous passâmes un très bon moment, mais sans les autres, je me sentais orpheline. Tout le monde révisait, et c’était comme si tout avait changé. Moi aussi, du coup, je me lançai dans la révision des oraux, mais avec perplexité. Les oraux eurent lieu sans que je revois personne. Je n’eus, d’agréable et d’inchangé, que Mirabelle, au téléphone, qui, de sa voix gaie et enjouée habituelle, m’avoua avoir encore trop de révisions pour qu’on se voit. Au moins n’avait-elle pas l’air de se demander qui j’étais.

Les oraux s’achevèrent et je me sentis perplexe. N’allai-je revoir personne avant les résultats? N’étions-nous plus amis? fallait-il attendre septembre? Mirabelle m’appela pour me demander pourquoi Ophélie ne répondait pas. J’avouai mon ignorance. J’étais agacée, et je revis, derechef, d’autres amis : après l’intensité des examens, mes journées me semblaient vides, il fallait que je les remplisse. Ce qui était étrange, c’est que j’avais eu une vie jusqu’en mars et avril, et que celle-ci semblait s’être évaporée sans laisser aucune trace, comme un songe. Mes amis du printemps étaient devenus des fantômes.