Ophélie (le feuilleton du jeudi).

 

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Résumé de l’épisode précédent : Fanette, étudiante débarquée de province, sympathise avec un groupe de jeunes gens farfelus. Parmi eux, Arnaud, Laurent, Leena. Et d’autres.

Dans cette histoire, si tant est qu’il y ait une histoire, vu qu’il ne s’est rien passé, tout est intérieur, si je puis dire, il y a eu trois ou quatre années. La première année fut celle de la rencontre et de l’établissement d’un certains types de rapports, empathiques, protéiformes, dont j’ai déjà parlé. La deuxième année fut celle de la modification de ces rapports et de cet équilibre, pour aboutir à un deuxième type de rapport, qui empiétèrent sur la troisième année. En fin de troisième année, la situation se modifia encore, pour se résoudre la quatrième année.

Bon. Dans la première année, avant Noël, je me réjouissais de ce groupe d’amis, et d’autres que je me faisais dans des contextes autres que le contexte de mes études (j’étais étudiante, mais je travaillais aussi, et je rencontrais d’autres étudiants dans mes petits boulots). Après Noël, la qualité particulière de ces relations-là, et le fait qu’il s’agisse d’un groupe, m’amena à lui donner, dans ma vie, plus de temps et plus de valeurs ; les amis que je me faisais dans les petits boulots étaient mus par des impératifs respectables mais qui les empêchaient de se vouer totalement à la relation amicale, si je puis dire : nous aimions nous retrouver, mais pour des moments précis, un film, un concert, une sortie, une après-midi à papoter, mais ensuite ils retournaient dans leur vie et dans leur objectif, réussir tel concours, ou tel exam, etc.

Au contraire, avec la bande de Laurent, l’osmose se faisait. Plus l’année avançait, plus nous devenions dépendants les uns des autres. Pour ma part, j’étais très attachée à Laurent, Philippe, Arnaud, et quelques filles, avec lesquelles j’avais de longues conversations et des fous rires.

La plus intéressante à mes yeux était la plus originale, et elle appréciait peu Leena, ce qui était réciproque. Elle se nommait Ophélie, s’habillait tout en noir, avec des vêtements longs, larges et vaporeux. Elle appelait Leena : Barbi-Co (diminutif de Barbie de Mexico). Elle faisait énormément de cinéma, mais je la trouvais formidable. Avec elle, tout était extraordinaire. Quand elle se disait fatiguée, elle avait des mimiques si expressives pour exprimer sa fatigue, que je me sentais fatiguée pour elle, et que je m’abstenais de penser qu’elle n’était vraiment pas résistante. Comme elle habitait non loin d’une autre fille du groupe, mais seule, alors que l’autre vivait chez ses parents, elles se retrouvaient souvent chez elles, et passant de longues soirées à discuter en buvant du vin. Peu à peu, je fus conviée à ces soirées, que je trouvais merveilleuses, et d’un exotisme délirant : chez moi, en buvant, on grignotait des cacahuètes et du saucisson (et des fruits secs chez ma belle-mère). Il y avait du saucisson chez Ophélie, mais ce n’était pas tout : du guacamole, du fromage coupé en tranchettes et saupoudré de piments ou d’herbes diverses, des légumes crus, des apéritifs chinois. Tout cela lui semblait parfaitement naturel, mais je voyageais rien qu’en regardant la table des apéritifs. Son petit appartement (une cuisine assez grande, une pièce et une salle de bain) était décoré de tissus indiens ou indonésiens, qui pendouillaient un peu partout, toujours dans le style fluide. Les portes étaient masquées par des tissus (de ces tissus émanait une odeur d’humidité poussiéreuse, mais qu’importait). Des lampes en papiers japonais dégoulinaient en guirlandes du plafond, et s’entassait dans les coins. Le soir, elle allumait des bougies et faisait bruler de l’encens… Ophélie avait quelques idées de décoration (d’ailleurs une amie lui avait dit qu’elle avait un vrai talent et voulait qu’elle travaille avec elle dans sa boîte, mais Ophélie hésitait…). Les rideaux étaient des rideaux de théâtres, en velours rouge. Il était d’usage de se récrier sur les rideaux, surtout le soir, et en particulier sur telle petite lampe XVIIIème ou supposée telle, dont la lumière, se reflétant sur le rouge des rideaux, créait une ambiance chaleureuse.

Nous buvions beaucoup et disions beaucoup de bêtises ; cette façon de gâcher son temps me paraissait merveilleuse et plein de charme. Comme si le temps était une denrée dont nous disposions en surabondance, et qu’avec indifférence nous pouvions gaspiller.

Tout de même, j’avais été élevée (à mon corps défendant, bien sûr) dans l’idée qu’il fallait être sérieuse et je ne me sentais pas très à l’aise avec Ophélie lorsque je pensais à Marie-Rose, par exemple, qui, lorsqu’elle m’appelait, m’exhortait à bien travailler, comme si j’avais huit ans. Est-ce que mes profs étaient contents de moi ? voulait-elle savoir. J’essayais de m’en débarrasser en lui disant que sur le nombre d’élèves, ils ne me connaissait pas. Mais Marie-Rose était tenace, et je ne pouvais pas lui mentir (je veux dire que lui mentir m’aurait empêché de dormir, j’aurais, à l’époque, VOULU mentir, comprenez-moi bien, mais je ne pivais pas, ça me faisait trop de peine pour elle). Alors, le matin, je travaillais, en me cachant un peu, en bibliothèque ou chez moi, pour apprendre tout et ne pas avoir de problème avec ma conscience, je pouvais ainsi (en bouillant intérieurement et me sentant l’âme d’une misérable petite provinciale) dire à Marie-Rose « Oui tata j’ai des bonnes notes » sans mentir ; et puis en fin d’après-midi, je m’essayais également à prendre des airs fluides et détachés, à murmurer comme Ophélie, « Oooooh… Aujourd’hui j’ai glandé mais c’était boooooonnn… » (ma conscience me torturait très peu quand je mentais à Ophélie).

Laurent trouvait Ophélie affectée, mais Arnaud l’aimait bien. En revanche, Philippe la trouvait idiote. Un jour, enfin une fin d’après-midi au café, où j’entrais de très bonne humeur parce que j’avais fini de mettre en fiche un bouquin sur un sujet qui m’avait, à le commencer, parut fastidieux et difficile, je réussis à dire sur un ton suffisamment détaché et ophéliesque : « Aaaaaahhh… Auhourd’hui je me suis levée taaaard… c’était bieeeeeen…. » En fait, je me levais vers six heures tous les jours, et ce jour-là, l’absence d’un prof m’avait permis de m’octroyer deux heures de sommeil de plus, avant de venir bosser en bibliothèque, ce qui m’avait permis de lancer ma remarque, histoire d’avoir aussi détachée des contongences matéreilles qu’Ophélie. Philippe, qui se trouvait là, et ne voyait pas du tout clair dans mon jeu (bosser en ayant l’air de ne pas y toucher), me regarda d’un air furieux et se mit à me faire de virulents reproches. Trouvais-je cela drôle ? A quoi jouais-je ? Que ferais-je lors des examens ? Que diraient mes parents ? Ophélie s’amusa beaucoup de ces remarques et se mit à rire. Du coup, Philippe détourna vers elle son discours et ils se disputèrent. Elle le trouvait philistin et ennuyeux, lui la trouvait prétentieuse et ne voyait pas l’intérêt de s’inscrire à une fac pour ne rien faire. « Pfff , faisait Ophélie, mais on est jeune, quoi… Faut qu’on profite, quoi… Tu parles comme mon père… » . J’aimais bien Philippe, mais je trouvais qu’elle avait raison. Il était trop sérieux.

Et voilà. Malgré tout j’étais bien. J’avais bien un peu honte de travailler avec une ardeur aussi philistine que dissimulée, comme si tout cela avait quelque importance, alors que nous savions tous bien que nous étions intelligents, jeunes et beaux et que l’avenir nous souriait, et que nous flottions vers lui avec bienveillance, et qu’il aurait du être bien content, l’avenir, que des êtres aussi merveilleux que nous daignent ne serait-ce que flotter vers lui. Je me consolais en me disant que je partageais ce travail avec Montane qui bûchait ses études avec un imperturbable sérieux, sauf qu’elle les finissait, mais Montane était sérieuse. Moi, la fille de Véronique, et le fille de Jean, j’avais un énorme potentiel génétique de n’importe quoi, mais il n’y avait pas de sérieux dans ce potentiel (du moins le pensai-je : c’était idiot : mon père avait été plus fêtard et meilleur étudiant que moi). Malgré ma honte, petite concession à des gens chers à mon cœur, j’adorais cette ambiance de farniente, ces soirées à boire, ces retrouvailles dans des cafés ou des bars où, lorsque le groupe était enfin là, nous nous sentions Nous, comme une seule personne.

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15 réponses à “Ophélie (le feuilleton du jeudi).

  1. C’est curieux comme ce récit est très filmographique! Tu décris très bien tes personnages.Il y a une ambiance. J’ai l’impression de revivre l’époque où j’avais une bande d’amis.Je suis intriguée par ton histoire…

  2. Filmographique? En tout cas, pour l’ambiance, j’espère qu’elle est telle que je le sens moi. Car il y avait une ambiance, et dans mes souvenirs, tout me revient, et cette ambiance-là me colle à la peau…

  3. C’est bien de décrire ta mémoire de ces bons moments, tu t’en sentiras plus légère non?!Comme si t’embrassais tes amis de loin…ça met un peu la larme à l’oeil mais ça réchauffe le coeur d’y penser, ça porte devant comme la marche d’une mariée au passé qui traîne son voile(ses amis) avec un doux sourire.Cool!

  4. Tiens, tu as oublié de mettre catégories et tags…

    Nina a raison, ta façon de décrire un groupe et en même temps en t’attardant sur un personnage chaque semaine, ça donne vraiment l’impression qu’on est en train de lire un vrai livre structuré, ou voir un vrai film.

    Tu décris à merveille comment on peut être différent en fonction du cercle dans le quel tu évolues (droite avec ta famille, joueuse avec tes amis… etc).

    Continue, c’est trop bien !!

  5. Sand et Didou : merci!!

  6. yoyo le seul le vrai

    Ben moi j’ai jamais eu d’amis alors je ne peux pas te dire ce que je ressens… 😦
    C’est quand qu’on a un post un peu plus leger??? 🙂
    J’espere que tu vas mieux.

  7. Ca me file un peu le blues, mais c’est tellement bien (d)écrit! Je veux redevenir étudiante là maintenant tout de suite, pour aller boire un pot avec mes amis.
    (Plutôt que de bosser toute seule comme une c*nne)!!

  8. unefilleordinaire

    Oh on se croirait dans un roman!

    Tu écris très bien, et avec un sens du détail et des atmosphères impressionnant.

    Un bon moment 🙂

  9. C’est quand même pas si triste que ça?

  10. J’aime bien le personnage d’Ophélie, moi. Sa déco me plaît!!!… je pense que je me serais régalée , chez elle, à la lueur des ses bougies et parmi les odeurs de bouffe d’apéro!!!!!
    Ta description est toujours tip top…
    Bravo Fanette…
    Contente que tu ailles mieux…
    bye

  11. je suis ton feuilleton avec passion. à quand le roman? 😉

  12. J’ai jamais eu de bande d’amis comme ça alors j’adore ta description, c’est comme un documentaire pour moi !

  13. Véro : Moi aussi, je l’aimais bien, Ophélie. Il y avait vraiment quelque chose de magique en elle, pour moi.

    Lud : le roman, pff, fatigant.

    Lila : Jamais eu de bande d’amis? c’est peut-être mieux.

  14. Oui, on tombe vite dans le roman… C’est pourquoi j’aime lire tes billets quand j’ai un peu de temps à leur accorder 😉