Ran, d’Akira Kurosawa

Bon, je venais justement dire que j’avais pas le temps pour Kurosawa, mais bon, Laure…- et Marieke (edit).

Bon.

Alors comme je n’ai pas le temps, je vais me focaliser sur le truc qui me fait sautiller sur place comme une gamine de huit ans, Ran.

Ran, je l’ai vu huit fois. Je ne m’en lasse pas. Je pleure à la fin.

Pourtant, ça ne partait pas gagnant : les premières images (quoique situées dans des paysages merveilleux) sont inquiétantes : des types en costumes traditionnels, multicolores, et qui aboient pour parler (en VO). Ffffjjjjouifff. Tel a été mon sentiment au tout début.

Les noms des personnages sont incompréhensibles, ou du moins je ne les ai pas retenu. Donc, je les désignerai par leurs situations. Edit : non, merci Wikipédia pour les noms…

Les personnages du fou et de l’aveugle, quoique leurs rôles me paraissent important, me tapent sur les nerfs.

ça, c’était pour les trucs que j’aime pas.

Ran est une sorte de sorte de conte, ou de pièce de théâtre antique. Tout s’y déroule selon une sorte de logique implacable et structurée. Quand je l’ai vu la première fois, tout de suite, conquise, j’ai pensé à Eschyle : si, si, je pense à Eschyle, quoiqu’Euripide soit plus fun. Eschyle est hiératique : on a l’impression d’entrer dans un temple sacré, très ancien, on sent le souffle des dieux passer sur votre figure, et ça fait tout drôle : l’homme, énonce solennellement Eschyle, n’échappe pas à son destin. Et paf, le piège se referme sur le héros, et vous sombrez avec lui.

Dans Ran, c’est, à mon sens, un tout petit peu différent (naturellement, je ne suis pas spécialiste, je vous livre mon idée en brut, et vous en faites ce que vous voulez).

Le Roi commet une très lourde erreur, et cette erreur est à l’origine de la destruction de son royaume. Dans ce film, il n’y a pas de possibilité d’arrranger le coup. A partir du moment où un homme rentre dans un engrenage, tout va être détruit progressivement, car il a mis en oeuvre des forces qu’on ne peut arrêter. J’aime particulièrement cette idée, car on a trop souvent l’impression que l’on peut toujours revenir en arrière, revenir sur ses pas, mais en fait, très souvent, ce qui est fait, est, ce qui est dit, est dit, nous devons assumer.

Par ailleurs, les personnages, avec une sorte de grandiose simplicité, sont eux-mêmes pris dans l’engrenage fatal que le vieux Roi a déclenché. Les passions humaines s’emparent d’eux et ils ne peuvent y échapper.

Bon, de toute façon, je trouve ce film génial.

Allons-y.

Un vieux roi réunit des soldats et ses fils, fait le bilan de ses conquêtes et autres et annonce qu’il se retire des affaires, si je puis dire, et qu’il partage son royaume entre ses trois fils selon des modalités bien précises.

Le fils ainé, Taro, a le Premier Château, le titre de roi et le royaume. Le second, Jiro, a le Deuxième Château. Le troisième fils, Saburo, a le troisième château. Jiro et Saburo devront soutenir leur frère en cas de conflit ou difficulté. Le vieux roi fait preuve de naïveté.

Saburo critique ce plan. Il fait remarquer à son père qu’il a édifié son royaume sur la traîtrise,comment peut-il croire que ça va marcher? Furieux, le vieux roi le bannit, avec un soldat qui a pris sa défense.

Restent Jiro et Saburo.

Etape un : La femme de Taro, Kaede, une manipulatrice animée par la vengeance (le vieux roi a massacré sa famille), entreprend avec une rigueur implacable de brouiller Taro et son père : elle exige je ne sais plus quelle soumission de la part des épouses du vieux roi, envers elle, vu que c’est elle la Reine.

Taro la soutient. Le vieux roi découvre que son fils respecte les voeux de sa femme plus que son père.

Etape 2 : Le vieux roi va chez Jiro, dans le Second Château. C’est unfugitif.  Il espère y être accueilli comme un père et (quoiqu’il en dise) comme un roi. Mais il découvre que Jiro veut l’utiliser comme un pion dans son plan contre Taro. Au passage, on voit la femme de Jiro, elle aussi rescapé d’un massacre perpétré par le vieux roi : mais elle a pardonné (elle est bouddhiste).

Etape 3 : le vieux roi se rend dans le troisième château, vide puisqu’il a banni Saburo et que ses hommes l’ont suivi en exil. Il y est attaqué et mis en déroute par ses deux fils aînés. Il ne lui reste plus qu’à se faire seppuku (ce que nous appelons abusivement hara kiri), mais il ne peut pas car son épée est brisée. Il devient fou, hop et traîne dans tout le film sa folie désespérée. C’est quand même lui qui a mis le merdier, hein. Un roi doit assumer. Il n’est pas là pour faire du sentiment et compter sur la bonté naturelle de l’homme.

Etape 4 : Taro, le fils ainé, est assassiné. Jiro devient roi. Aussitôt, Kaede, la terrible épouse de Taro, entame une liaison avec lui. Si Taro est mené par l’ambition (me semble-t-il), Jiro est le jouet de Kaede, qui n’est pas une rigolote : elle exige de Jiro qu’il tue sa première épouse (la bouddhiste qui avait tout pardonné au vieux roi). Un soldat, chargé du crime, refuse publiquement de la faire. On voit ainsi qu’un fonctionnaire, chargé d’accomplir un acte odieux et injuste, peut s’opposer à son roi (alors que d’autres lui cèdent, par lacheté ou opportunisme).

Etape 5 : Saburo, le fils fidèle, a envoyé deux hommes chercher son père mais celui-ci ne veut pas : il a honte (il n’est donc pas tout à fait fou).

Etape 6 : Après un certain nombre de péripéties, Sué, l’épouse trahie de Jiro, est décapitée par des soldats de son mari : elle est innocente, elle a pardonné, mais qu’importe : elle ne sera pas épargnée : les innocents ne sont pas épargnés parce qu’ils sont gentils et innocents et que la vie est toute gentille. Ils sont injustement punis pour des fautes qu’ils n’ont pas commises.

Etape 7 : la bataille. Saburo pénètre dans le royaume et des soutiens d’autres seigneurs (qui veulent évidement s »emparer du royaume) pour récupérer son père. Jiro lui oppose son armée. ça se complique : ils se battent, font une trève, mais Jiro romp la trève.

Etape 8 : de pire en pire. Un autre seigneur, profitant de la bataille, attaque le Premier Château, alors que toute l’armée de Jiro est sur le lieu de la bataille. L’armée de Jiro part en vrille, et le soldat qui avait refusé de tuer Sué, l’épouse de Jiro (vous suivez?) demande à Kaede la terrible de justifier son comportement : elle explique avec joie qu’elle a manipulé la famille pour ladétruire. Le soldat lui coupe la tête (une scène gore : on voit le sang qui jaillit de son coup par jet ; c’est le kitch asiatique, la petite note sympa).

Etape 9 : Saburo retrouve son père, il lui pardonne, ils s’aiment, c’est beau et tout, mais des soldats envoyés par Jiro avant que l’armée ne parte en vrille tuent Saburo et son père en meurt aussi sec.

Final : Un aveugle (dont je n’ai pas parlé, le frère de Sué, la bouddhiste qui pardonne) erre dans les ruines du château.

Bon.

On me dira que ce n’est guère optimiste, mais je suis fan de ce film au point que je suis presque en train de pleurer (heureusement que mes collègues sont là) en écrivant cela.

Le caractère implacable de la destinée humaine rôde dans ce film. On peut l’appliquer à tout. Des hommes déclenchent des drames par volonté de pouvoir et Akira Kurosawa nous dit : tu n’y peux rien, et tu n’échapperas pas aux conséquences.

Les personnages n’ont pas de psychologie. Ce sont des rôles. Ils ne se prennent pas le chou en se demandant : est-ce que je fais ça comme ci? Ils sont réduit à la plus simple expression de l’être humain, comme Picasso transforme les silhouettes en traints ou cube pour aller à une vérité au delà des apparences. On ne regarde pas les petits détails, mais l’essentiel, la pulsion essentielle qui motive. Voilà pourquoi je dis que c’est une sorte de conte, ou de fable.

Le personnage de Kaede est fascinant : elle est à l’origine de tout, avec le vieux roi. Sa passion vengeresse ne connait aucun répit. Elle veut tout détruire, et elle se moque de mourir. Je suppose que peut-être on peut y voir du sexisme, je ne sais pas, mais moi ce que je vois c’est le pouvoir d’une femme.

Le vieux roi est fascinant aussi : sa naïveté et son orgueil sont à l’origine de tout : il a cru qu’il garderait l’autorité morale sur ses fils, alors que les fils ne veulent pas obéir à leur père, c’est comme ça, c’est humain. Il a refusé (orgueil paternel) de croire le seul de ses fils qui était sincère : comme on ne croit jamais les gens sincères, dans la vie, seuls les manipulateurs ambitieux réussissent.

Personne n’échappe à la catastrophe, les gentils ne sont pas sauvés.

Le final, un aveugle errant sur des ruines… bon, OK, c’est boum boum, mais pourquoi faire plus fin, puisque c’est ça, les hommes, qui vivent leur vie : et qui se précipitent vers le chaos.

Bon, c’était un post court et efficace de Fanette, alors maintenant, on achète le DVD (je ne sais même pas s’il passe à Paris??).

Je ne sais si ça vous a donné envie de voir le film, si vous ne le connaissez pas… En tout cas, je répète : c’est un film sublime, à s’agenouiller devant.

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19 réponses à “Ran, d’Akira Kurosawa

  1. le film est sublime mais ton article l’est aussi! BRAVO!! je ne me rappelais plus de ce film mais maintenant oui…
    sinon juste une remarque historique au sujet du partage du royaume! les japonais sont décidemment très compliqués! lorsque mon lointain ancêtre Charlemagne a partagé son royaume, les étincelles n’ont pas allumé d’incendie. voilà c’est dit! vive lui!

  2. Charlemagnet : Pour Charlemagne, je ne dis pas. mais il me semble que tous les héritiers sont morts sauf Louis le Pieux. Mais le partage des fils de Louis le Pieux? ça en a fait, des étincelles !! Mon article te remercie, à propos !! Et moi aussi !

  3. J’avais plutôt pensé à Kagemusha, l’ombre du guerrier que j’ai vu plusieurs fois.

    Je ne connaissais pas Ran, je vais aller voir ça sur Internet.

  4. Bel article mais moi ça me fout les j’tons ces chevaliers enfin si ils n’ont pas de moustache ça va!

  5. et beh, tu as l’air bien passionnée par ce film !
    Je l’ai pas vu et chui pas très film avec les chevaliers, mais à l’occaz, why not !

  6. T’aurais pu faire un peu plus long quand même ! Non je rigole, je trouve ça bien de trouver des gens qui ne mettent pas juste : j’ai bien aimé le film ou pas (comme moi par exemple) et en plus ça donne vraiment envie.

  7. Coucou !
    on a le DVD, mais je ne l’ai pas encore vu ! Honte à moi !!

  8. Dis donc, je ne connais que de nom, mais ça semble carrément tentant !

  9. Superbe article, ça me tente bien tient!
    (tu dis que tu n’avais pas de temps, qu’est ce que ça aurait été si tu en avais eu plein!!)

  10. Aratta : mais j’ai du le rattraper, ce temps !!! Mais une fois lancée dans Ran, je ne pouvais plus m’arrêter.

  11. Je ne connaissais pas, mais ça me donne très envie de le voir !

  12. Ran , c’est un très beau film, en effet !!! Tu l’as très bien raconté !

  13. Connis pas, mais ça fait envie !

  14. Superbe article. Ran est en effet un très beau film. Une sorte de fable sur les hommes, le pouvoir, la dérision de la vie humaine.

  15. Moi aussi, j’adore ce film, et tu en parles super bien !

  16. c’est vrai!! depuis lors on aime bien faire des étincelles! 🙂

  17. Ah ouais, « ran » le prétérit de « run » ?

  18. Héhé, j’avais réclamé du Kurosawa parce que je ne cesse d’entendre parler de ses films, sans jamais avoir eu envie de les regarder.
    Ça y est, j’ai envie !
    Ça tombe bien, mon père a tous les meilleurs films de Kurosawa… Quand je reviendrai à Paris, il sera content d’avoir enfin quelqu’un pour les regarder avec lui !
    Bref, merci pour ce post ! (que je n’avais pas lu à son apparition, effrayée par la longueur 😉 )

  19. tiens je crois bien que j’ai vu ce film beaucoup plus de huit fois… 🙂