Jean-Emmanuel

Matt se demande si j’ai craqué pour Jean-Emmanuel. Que non ! Au contraire, je reste sidérée. Un homme qui parcourt l’Asie centrale doit mesurer 1.80, avoir le visage buriné, le regard bleuté, ouvrant sur d’infinis horizons, les ongles cassés (à cause des réparations de pneu en plein Taklamakan), et s’envelopper d’un mystérieux silence. Le look ? Les lunettes noires pas trop loin, le blouson de cuir vieux, le jean.

Bon allez, chez Eglanteen, il peut mettre la chemise blanche, et une veste, mais on doit sentir qu’il n’y croit pas, qu’il fait des concessions aux obligations sociales…

Or, Jean-Emmanuel n’a même pas une tête à s’appeler Jean-Emmanuel. Plutôt frêle, visage de fouine, petit menton pointu, pores dilatées, lèvres pâles. On va dire qu’il est trapu, donc supposer qu’il peut creuser en cas d’ensablement. Sinon, nerveux, il a coincé le grand col de sa chemise dans une sorte de veste mao, et son pantalon met bien en évidence de petites jambes minces, de telle sorte que son corps parait déséquilibré entre le haut, immense, et le bas, petit. Non, je ne juge pas sur le physique, on dirait Lucky Luke en veste mao et j’aime bien Lucky Luke, mais il pourrait au moins avoir l’air décontracté. Peut-être que c’est le contraste avec les étendues sauvages du Taklamakan.

– Ah, bonjour, bonjour, me dit-il. Enchanté.

– Fanette adore l’Asie centrale, dit Eglanteen. Et puis, suavement, après cette réplique, elle va se retirer, tel un nuage, mais je ne m’en rends compte qu’après.

– Ah bon, ah bon, murmure Jean-Emmanuel, en hochant la tête d’un air approbateur. Vous connaissez ?

– Ah non, non, pas du tout, mais je, euh, ça me fait rêver.

[Merci Eglanteen, de m’offrir de tels moments de solitude, merci].[c’est là que je remarque sa disparition en volutes dans les airs]

– Ah, oui, ça fait rêver.

– Vous êtes (j’essaie de comprendre dans quel cadre il a pu se retrouver en Asie centrale) journaliste ?

– Oh non, non, pas du tout. Quinze ans dans la géotechnique pétrolière !

Il a l’air tout fier. Ça doit être bien. J’essaie de ne pas prendre l’air aussi perdu que je le suis. Dans le doute, je prends l’air impressionné, et pour bien le signifier, je serre les lèvres en hochant la tête, d’un air appréciateur. [Où est Pierre-Henri, sioupléééé ? ] Il continue, toujours fier :

– On fore, on sonde, dit-il. Mais forcément pas en France, ah ah.

– Mmm-mmm. Ah ah. Et donc l’Asie centrale, bien sûr.

– Forcément.

Je suis hyper fière de moi : de mon Et donc l’Asie centrale, bien sûr. Intonation, regard, tout y était. Vous m’auriez vu : mondaine, mais alors, LA mondaine paradigmatique. C’est l’ambiance, ça m’inspire. Et d’ailleurs, j’ai tellement bien pris l’air entendu, fille complètement dans la géotechnie pétrolière, que soudain je comprends :  en Asie centrale, il y a du pétrole. Du coup, au lieu d’avoir les yeux qui vont dans tous les sens [Pierre-Henri, reviens], je les fixe sur lui. Il a l’air content à nouveau, prend ma lueur de compréhension pour la passion de l’Asie centrale ou de la géotechnique pétrolière.

– Et du coup, vous avez fait des photos, continué-je pour l’encourager.

– Oui, forcément, on photographie ça et là.

Tout d’un coup, Pierre-Henri est au fond de la salle ; il parle à tonton, le mari d’Eglanteen. On voit, à leur attitude, que c’est de la conversation d’homme. Du crâne rasé boucle d’oreille de l’oncle au polo de Pierre-Henri, l’échange est réfléchi, raisonné, on baisse un regard grave vers le sol, on hoche la tête, on a l’air de mesurer les propos, tout ça. Bon. Avec un peu de bol, il lui parle des fonctions techniques d’un smartphone, et Pierre-Henri comprend que le sien est obsolète. Ça sent le sujet sérieux, quoi. C’est pas de la fille qui braille sur des chaussures improbables vues en solde.

– Disons que j’ai aussi eu la chance d’avoir un guide.

– Ah oui.

– Oui. Dans ces régions-là…

– Oui, j’imagine.

Bon, il arrive, oui ou non ? Il arrive. Jean-Emmanuel suit mon regard. Je ris vaguement, genre ahahaha, je vous écoute hein mais j’attends Pierre-Henri, et il sourit en retour, ahaha, bien sûr. On est figé comme deux potiches au milieu du salon, Jean-Emmanuel voudrait probablement se diriger vers d’autres personnes, mais il aurait l’air de m’abandonner et n’ose pas. Je dis fermement :

– C’est sûr que dans ces pays, il faut un guide. Quels pays, au fait ?

– Essentiellement le Kazakhstan. Essentiellement.

Sa réplique nous détend un peu : je deviens toute songeuse – effet secondaire du mot Kazakhstan – et je dis : Ah, ouais…. d’un air certainement rêveur et inspiré.

– Ça va ? demande, tout sourire, Pierre-Henri, surgi à mes côtés, toujours en polo.

Fanette

(pour aller un peu en Asie centrale….)

4 réponses à “Jean-Emmanuel

  1. Toujours moins pratique que de parler du Cachemire pour une gente dame…🙂

  2. Ah je comprends… pas évident ce genre de rencontre, c’est dur de meubler dans ces moments-là.

  3. La prochaine fois, parle lui de ton trek à Cap Palmas au Libéria. Il arrêtera de te parler de forage pour boire tes paroles.