Indignée

Elle se plaint tout le temps. Je viens juste de m’en rendre compte. Je parle d’Isabelle.

Isabelle, la secrétaire comptable.

Elle se plaint. Elle se lime les ongles et elle se plaint.

Probablement se prend-elle pour une révolutionnaire, probablement estime-t-elle s’indigner, très à la mode.

Cas d’école. Nous sommes au bureau. Ça y est, tout d’un coup, il y a le feu au lac, le chef est descendu de son bureau par l’escalier en colimaçon qui tremble, personne ne sort, on a un nouveau projet, le client a donné le feu vert, il faut recruter les petites mains qui le mettront en oeuvre. Ça, c’est le job de Diva, qui fait comme lui a dit le chef, elle est pas non plus là pour penser, Diva : elle envoie un mail groupé et elle prend les petites mains qui appellent dans l’ordre (de leur appel ou mail en retour).

C’est pas non plus comme s’il fallait recruter les gens pour leur expérience ou la qualité du travail qu’ils font, hein, ne nous y trompons pas. Non, on est moderne, nous : le chef il en a dit boulot, donc boulot, donc petites mains, donc plus Diva elle a vite son stock de petites mains, plus le chef être content. Pas aller plus loin, compliqué, pas bien.

Les problèmes de qualité et de compétences on les gère autrement. Ce n’est pas l’objet de ce post. (mais c’est bien aussi)

Bref, voilà comment Diva recrute ; naturellement, c’est absolument affreux comme procédé, et, donc, Isabelle n’en peut plus.

Quand Isabelle n’en peut plus, elle inspire à fond, se redresse et jette des coups d’oeil autour d’elle pour voir si elle rencontre quelqu’un qui partagera son indignation.

Si j’ai envie d’une pause café, je partage éventuellement l’indignation. Sinon, Gaby, jamais en reste pour dire du mal de Diva, s’y collera volontiers. Isabelle préfère Gaby, plus expressive, mais elle se contente de moi volontiers.

– Tu te rends compte, non mais tu te rends compte.

Isabelle est devant la machine à café, elle tourne le dos à Diva (qui envoie ses mails groupés : concentration TOTALE, une attaque de stuka ne la tirerait pas de son écran, elle cherche dans ses contacts et elle essaie de ne sélectionner que les bons – pas facile de cliquer juste là où il faut), mais elle respire à peine, tant sa colère est intense.

-Tu te rends compte ! comment on traite les gens !

– Mmm, fais-je.

– Mais ça c’est Marc, tu me diras, mais tu ne vas pas me faire croire qu’elle pourrait s’y prendre AUTREMENT ?

– Si, dis-je.

– Elle pourrait les appeler. Bon, je dis pas ça pour moi…

Explication : le jeune beau-frère d’Isabelle est présent dans la liste officielle des petites mains. Diva l’y a mis pour faire plaisir à Isabelle. Mais il ne reçoit jamais les mails. Il faut dire qu’il est nul (et con). Mais d’autres petites mains recrutés par Diva le sont tout autant. Dès lors, il y a favoritisme. Quitte à recruter des incompétents, ils pourraient parfaitement être le beau-frère d’Isabelle, non ?

Donc, le dos tourné à Diva, à la peine sur son PC, Isabelle, suffoquée apr l’indignation, promène autour d’elle, le menton fièrement levé, des regards brûlants d’une fureur quasi trotskiste (mais on ne sait pas si elle connait le concept). En fait, très concrètement, elle regarde surtout le mur, car pour tourner le dos à Diva il faut regarder le mur. Mais vous saisissez l’idée.

Elle prend son gobelet de café en secouant la tête à petits coups, vous savez, ces petits non non non, tout mais pas ça. Regardons-là ensemble : tant de passion, ça retourne.

En effet, elle commence àr se placer sur un terrain, disons, social : « Mais où on va si on traite les gens comme ça ? ». Bon, mais c’est glissant, elle ne se sent pas très sûre, alors elle change d’angle : l’angle pro. « On recrute les gens pour leur compétences, c’est un métier ! » articule-t-elle tout doucement, au cas où Diva ou Marc l’entendrait. Là, c’est sa conscience professionnelle qui suffoque.

Je hausse les sourcils et je serre les lèvres, pour dire « ah la la, tout fout camp, mais c’est à moi que tu dis ça », mais sans effort et en plus rapide. Vous pourriez penser qu’elle va me trouver légère dans mon appréciation. Pas du tout. Elle se contente d’un faible assentiment.

Tout cela se conclut par un soupir, bien marqué, avec repositionnement des épaules. J’ai rarement vu quelqu’un de si expressif du corps. Dramatiquement, elle se fige, comme plongée dans ses pensés, puis broie le gobelet plastique dans ses mains et s’en retourne à son bureau, non sans m’avoir décoché un ultime regard chaviré, bouleversé.

2 réponses à “Indignée

  1. j’ai envoyé ton manuscrit à qui de droit…. nous passons à la radio mardi on fera le point. je te tiens au courant !!!!
    Bisous
    Isis

  2. Mais tu es revenue ! Super ! (je suis moi même à moitié partie)