Discussion avec vin blanc

– Ou alors, j’ai laissé une conquête avec Sandra, dis-je, et on pouffe : le punch et le vin  blanc, ça me fait pouffer facilement. Hana pouffe aussi, par solidarité, me semble-t-il.

– Elle te racontera ? Alors tu me raconteras, hein. Elle a un copain, en ce moment ?

– Je ne sais plus bien.

– Le type qui l’emmenait à Londres ?

– C’est fini. Je crois qu’ils sont bons amis, ou alors je confonds avec un autre. Mais ça c’est fini tranquille. L’autre, Philippe, il a voulu l’épouser, mais elle s’est dit que ça n’était pas possible, car elle ne l’aimait pas. Après, il y a eu Laurent, mais je la voyais moins, alors je ne sais pas où ça en est entre eux. Et là, c’est Jean-Pierre.

– Fascinant, murmura Hana. Moi, j’ai du mal à en trouver des potables, et elle, ils tombent comme des mouches.

-Mais je ne sais pas si Jean-Pierre t’aurait plu.

– C’est pas pour Jean-Pierre. C’est le principe.

Nous gardons un silence perplexe relativement à Sandra, qui nous fascine un peu. Autant de succès amoureux et un flegme si imperturbable, ça nous épate. Hana ne connait pas très bien Sandra, elles se sont croisés un ou deux fois, mais elle n’en est pas moins fascinée. Puis elle enchaîne sur sa vie sentimentale, beaucoup plus banale. Elle a rompu, à son corps défendant, avec un type dont elle était amoureuse mais qui se moquait d’elle, se servait de chez elle comme d’un pied à terre pour ses sorties dans le nord de la capitale ou lui téléphonait quand il n’avait vraiment rien de mieux à faire. Hana amoureuse s’est laissé faire et puis tout d’un coup elle a dit non ; elle ne regrette pas, intellectuellement ; elle sait qu’elle a fait le bon choix. Mais il lui manque. Son coeur lui rappelle toutes les qualités qu’il avait malgré tout et tous les plaisirs qu’il lui faisait, comme s’il n’avait jamais bafoué ses sentiments.

– Mais tu ne vas pas le rappeler, hein ? demandé-je, inquiète. Et en même temps je me demande de quoi je me mêle.

– Je ne peux pas, m’explique-t-elle. Franchement, j’ai voulu le faire. Mais au moment où je prends le téléphone, le dégoût m’en empêche. Je veux dire que, à ce moment, au moment où je vais appeler, je me projette un peu dans l’avenir, je me vois l’ayant appelé et raccrochant, et je sais que si je le faisais, si je me laissais aller à le faire, je me dégouterais d’avoir été si… veule, de l’avoir appelé, demandé de venir, et même supplié de venir, je me vois l’attendant, en vain, ou jusque très tard… Parce que vois-tu, je l’ai déjà fait, avant, il est déjà arrivé que je l’appelle, que je lui demande de venir parce que je me sens si seule… et il est déjà arrivé qu’il ne vienne pas et que je reste à l’attendre la moitié de la nuit… Et ça, heureusement, je ne peux plus.

Elle garde le silence. On boit un peu de vin.

– Alors je reste là, je ne l’appelle pas, je ne peux pas l’appeler, mais j’aimerai tellement l’appeler, je voudrais tellement qu’il ne soit pas lui, mais un autre. Je voudrais que notre relation soit vraiment ce que j’ai cru qu’elle était. Comment peut-on s’illusionner à ce point sur les gens. Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Qu’est-ce que ça veut dire – quoi ?

– Etre à ce point aveugle ? Se tromper soi-même sur la nature d’une relation ?

– Tu crois que tu t’es trompé sur la nature de votre relation ?

J’ai un peu de mal à la suivre, à dire vrai. Elle se trompe peut-être sur la nature de notre relation, et j’ai un peu honte : elle s’apprête à me dire des trucs perso et douloureux et je sens que je vais m’endormir. Je change de position.

Nous sommes là toutes les deux, assises en tailleurs sur le lit, adossées au mur, et Paris nous enveloppe comme un rideau. La lampe de chevet de Hana est recouverte d’un tissu rouge. Les ombres s’allongent, comme des fantômes rougeâtres, dans la pièce. Hana boit son vin tout doucement.

– On a une perception de la relation, dit-elle, une certaine perception, et cette perception colle avec la réalité. Alors, pourquoi en douterait-on ? Je veux dire : on n’a même pas l’idée d’en douter. Tout va bien. Les évènements suivent leurs cours. Ça dure un moment et on est heureux. On a peut-être trop besoin d’être heureux ? s’interroge-t-elle.

Une réponse à “Discussion avec vin blanc

  1. Très juste la perception.