Le bonheur en amour

– Je me demande, poursuit Hana, si ça n’est pas ça le piège, croire qu’on peut être heureux en amour. Ça fait con, de dire ça. Tout le monde dit ça. Il n’y a pas d’amour heureux, gnagna gna, je ne me serais jamais vu en train de dire une telle ânerie s’il n’était pas tard, si je n’avais pas rangé mes fringues – il fallait que je fasse un truc – et si je ne buvais pas du vin avec toi.

– Et donc, poursuit-elle, et on voit qu’elle réfléchit en parlant, les mots lui viennent peu à peu, méditatifs, un jour, une petite poussière se glisse et on ne dit rien parce qu’on ne veut pas troubler la fête, l’harmonie. On est si bien à deux ! Une petite poussière, soyons raisonnable, c’est normal, on passe l’éponge, enfin le chiffon à poussière, et il y en a une autre, puis une autre, et bientôt on dépoussière tous les jours. En se convaincant que tout va bien, et tout va bien, après chaque dépoussiérage. Et on ne veut pas le voir.

– Tu ne crois pas que tu exagères ?

– Je n’exagère pas. Je te parle de mes sentiments. Je les connais. Et le problème, c’est quand on commence à admettre que peut-être, il y a un truc…. Mais non. On déconstruit tout, puis on reconstruit. C’est à dire que l’on se persuade que le problème vient de soi, et que l’autre a de bonnes raisons. On rationalise. Au bout d’un moment, on n’est plus soi même, on est totalement dans la logique de l’autre, et le pire, c’est qu’on a voulu s’y mettre.

– J’ai un peu de mal à te suivre.

Hana ne répond pas. C’est bien dommage, me dis-je, que nous soyons si désaccordées. Elle a beau parler d’une voix calme, je sens sa tristesse, alors que je sens monter en moi l’euphorie. Il fait bon, j’aime bien cette lumière rougeâtre dans la pièce, j’aime la fenêtre ouverte et les bruits de voix, dans la rue, de clients qui quittent le café du bout de la rue, dont on perçoit le bourdonnement doux. Je voudrais bien qu’on dise qu’on est bien et que l’heure est agréable et que c’est génial d’être à Paris. C’est la question que je me pose toujours : je n’ai jamais vécu ailleurs, est-ce que c’est seulement à Paris qu’on a cette sensation étincelante d’être au milieu d’un endroit qui existe plus que les autres – qu’un verre de vin à Paris, la nuit, près d’une fenêtre, se charge de résonances qu’il n’aurait pas ailleurs ? Si l’on boit un verre de vin à Angers, près de la fenêtre, est-ce la même chose ? (il me semble qu’Angers doit être une ville morte à cette heure de la nuit). Ou bien c’est le fait d’être parisienne qui me fait ressentir cela. Il doit se passer des choses formidables dans la Creuse. Ou bien c’est peut-être un truc de capitale. Ou une vue de l’esprit, de l’auto-suggestion, le résultat de 200 ans de bourrage de crâne et d’auto promotion. Je ressens parfaitement ce sentiment d’être exactement au centre d’une histoire, mais je voudrais tant savoir si ça arrive aux habitants de la Creuse, du Guatemala ou de Mongolie. Peut-être ne se posent-ils tout simplement pas la question. D’ailleurs, regarde-t-on à la fenêtre d’un immeuble en Mongolie ?

– Tu n’as jamais ressenti ça, soupire Hana.

Ça n’est pas une question.

4 réponses à “Le bonheur en amour

  1. Salut Fannette et welcome back!
    Concernant ce qui était une question dans ton post :
    « est-ce que c’est seulement à Paris qu’on a cette sensation étincelante d’être au milieu d’un endroit qui existe plus que les autres »
    j’habite à Buenos Aires et j’ai cette sensation parfois aussi. Je crois que ça a quelque chose à voir avec certaines heures de la nuit, moi je l’ai souvent au petit matin en rentrant de sortie, vers 5h ou 6h, juste avant le lever du soleil.
    Bon, je l’ai aussi eu dans d’autres endroits, des villes ou des anti-villes… Mais je crois que les concentration impressionnantes de personnes qui se croisent et se recroisent, et dansent et parlent et se regardent, tout ça au milieu de tonnes de bétons qui ne les séparent pas vraiment, bref, les grandes villes se prêtent spécialement à ce genre de sensations.
    Bises et à bientôt!

  2. Oui, tu as raison : c’est peut-être l’effet grande ville, le fait que tous ces gens se croisent et se recroissent, ça doit charger l’ambiance de quelque chose de spécial….

  3. L’image de la poussière sur un amour est très belle et très juste, je trouve.

  4. « Il doit se passer des choses formidables dans la Creuse. »

    Oui !