Dîner chez Ben

Un soir, j’ai bien senti qu’il fallait que je fasse un truc pour Hana, qui, de retour de son boulot (de la gestion dans un grosse boîte dans une tour de la Défense, un travail où il lui faut être la meilleure, la plus forte, subir la concurrence de pleins de mecs qui savent se mettre en valeur, alors qu’elle lutte pour être capable de revendiquer ses réussites, le tout bien habillée et dans une boîte qui la traite comme un pion, même si elle dit que c’est tout à fait normal, c’est le système qui veut ça), se met au lit devant How I meet your mother en mangeant des Häagen-Dazs ou des Ben&Jerry’s. Ça ne pouvait plus durer. J’étais triste pour elle. Un soir où Ben m’avait invité à manger des pâtes chez lui, je lui ai demandé la permission d’amener une copine triste.

Il a dit OK, Ben, il est cool. Je me suis retrouvé dans le 12ème avec une Hana chic et classe comme elle peut l’être, bijoux legers, maquillage discret. OK. Hana qui me disait : « Tu ne trouves pas que j’ai grossi ? »

Moi, épouvantée (elle a grossi et ça se voit) : « je ne sais pas, tu sais, je ne suis pas très observatrice ». Surtout que je la trouve jolie comme tout, mais les hommes aiment-ils les filles très maigres ? Hana est-elle moins jolie avec ses kilos ? Elle est moins jolie avec son air triste, mais les kilos ne me choquent pas. Selon Helga, de totue façon, je ne vois jamais les kilos en trop de mes amies : et c’est exact, je regarde toujours leurs yeux.

Mais là, j’avoue qu’Hana a grossi, et je ne sais pas si je le vois parce que ça se voit ou parce que, comme elle ne parle que de ça, je fais plus attention.

Ben nous accueille avec son air habituel, l’air de se réveiller tout juste, en jean et t-shirt avec un dessin ridicule, alors qu’il rentre du boulot, comme tout le monde. Naturellement, rien n’est prêt, mais il a du vin blanc et nous installe dans son canapé, qu’il débarrasse de son linge sale en un clin d’oeil, pour qu’on se sente à l’aise. On s’enfonce dans son canapé, dont on n’est jamais sûr de réussir à se relever.

– Il fait quoi dans la vie ? me demande-t-elle alors qu’il s’affaire dans sa cuisine.

Je suis générale : il est informaticien.

A Hana, on ne la lui fait pas. « ça ne veut rien dire »

– J’y comprends rien, à ce qu’il fait, dis-je.

– Bon, OK, dit Hana.

Ben n’avait pas rien fait, il avait bel et bien préparé les pâtes. Après les avoir mise à cuire, il est venu avec nous dans le salon.

– Vous voulez des cacahuètes ?

– T’as pas plutôt des chips ? ai-je demandé.

– Non, a fait Ben, navré. J’ai des cacahuètes et du fromage, et de la sauce pour les pâtes.

– Ah si tu as du fromage, je peux faire un truc avec, a dit Hana. Mais tu as peut-être besoin du fromage pour les pâtes ?

– Comme tu veux, dit Bem décontenancé, il est incapable de dire non dans ce genre de situation.

Assis dans le canapé, on regarde Hana faire des trucs dans la micro cuisine bordélique de Ben. Elle a juste besoin d’une poêle et de fromage, heureusement, plus, on n’aurait jamais réussi à s’en sortir.

Elle revient avec une sorte de crêpe de fromage (elle l’a fait fondre dans la poêle et ça fait comme une dentelle très fine de fromage). On mange ça en disant que c’est super bon. Ça a l’air de lui faire plaisir, mais on ne sait pas, avec la tête qu’elle fait.

Ça a été dur pour entretenir la conversation avec Hana. Elle n’était pas dedans, et Ben en était désolé. On s’est mis à parler d’amis communs, de son ex-boss, François, qui avait épousé sa copine avocate, mais c’est une autre histoire. Hana buvait son verre en regardant devant elle. De temps en temps elle consulte son Iphone. Elle m’agace, OK, elle n’apprécie pas des masses Ben, je comprends, mais ne pourrait-elle pas faire un effort ? Ben, pendant ce temps là, se met en quatre pour lui être agréable. Il a même deviné qu’elle préfèrera dîner à table (un sens de la psychologie bat sous le t-shirt pourri) et a entreprise de débarasser sa table, encombrée d’objets hétéroclites.

Hana se rend bien compte qu’il fait des efforts, le Ben, pour être mondain, et elle enf ait aussi. On s’assoit autour de la table ronde, sur laquelle Ben a disposé des serviettes multicolores pour faire set de table, et des kleenex qui font serviette. Et la conversation roule sur les films qui nous ont frappés dernièrement, conversation animée par Hana qui a vu tout ce qu’il fallait voir et entreprend de nous convaincre qu’Intouchable n’est pas si téléphoné que je le lui affirme.

– Tu ne l’as même pas vu, dit-elle, je ne vois pas comment tu peux en parler.

Ce qui est exact (j’ai un a priori terrible sur ce film), et du reste j’abonde dans son sens, vu qu’elle se déride et que c’est un peu plus sympa comme ça.

Les pâtes de Ben sont excellentes, je n’en attendais pas moins, Hana est ravie, elle craignait peut-être ce qui allait sortir de la cuisine, en se basant sur le reste de l’appartement. De mon côté, je me sentais assez en forme, et avec Ben, on est allé regarder des vidéo sur son PC, perdant du coup dix points de crédibilité (mais on s’est senti drôlement bien), sauf quand on a mis des vidéo de Noir Désir, ce qui a rameuté aussi sec Hana.

Evidemment, on n’est pas resté très tard. J’ai promis à Ben de revenir deux jours après. On a descendu les escaliers en bois patiné sur le tapis rouge élimé. Poussé la petite porte pourrie qui mène à la cour, traversé la cour, on est sortie dans la rue. Hana a sorti son iphone. Quand elle l’a rangé, c’était pour me dire :

– Tu le connais depuis longtemps, Ben ?

– Deux ans, trois ans.

– Mmmm.

Bon, Eh bien, c’était une soirée ratée. Essayer d’aider les amis…

 

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